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Autisme et emploi : le Mouton à 5 pattes fait bouger les lignes

Selon une étude menée par Autisme Europe, 76 à 90% des personnes autistes sont sans emploi. Dans les Hauts-de-France, c'est grâce à l'association de plusieurs acteurs qu'a vu le jour un dispositif original de formation, en faveur de personnes diagnostiquées comme autistes Asperger ou de haut niveau.

En matière d’accompagnement des personnes avec autisme vers l’emploi, beaucoup de choses restent à faire. Néanmoins, des progrès sont là, par rapport à la situation d’il y a quelques années, nous explique, Anna Pellereau, chargée d’insertion professionnelle au Centre de ressources Autisme Nord Pas-de-Calais pour les personnes ayant des TSA (troubles du syndrome de l’autisme) : « il y a quelques années, il n’y avait pas beaucoup d’interlocuteurs experts sur le sujet de l’autisme et de l’emploi. Ça s’est un peu amélioré tant au niveau des associations que des structures de droit commun, comme par exemple Pôle emploi qui souhaite développer une offre de services en direction de ce public ».

C’est une des personnes vers qui Gérard Labbe va se tourner, au moment de se décider enfin à lancer son projet, après un an d’hésitations. Concerné par l’expérience de son fils diagnostiqué autiste asperger, il crée l’association le Mouton à 5 pattes, début 2017. Son objectif : rapprocher les personnes avec un autisme Asperger ou de haut niveau de l’emploi ordinaire. Afin d’aller vers cet objectif, l’association se fixe cinq missions : « sensibiliser et informer sur l’autisme, rencontrer les autistes Asperger et les acteurs de l’emploi, accompagner les personnes autistes dans leur recherche, aménager l’environnement de travail et s’assurer que tout se passe bien. » Aujourd’hui, l’association compte 80 adhérents, âgés de 16 à 54 ans.

Miser sur les compétences

François a trente-six ans et son autisme a été diagnostiqué il y a seulement quatre ans, alors qu’il avait 32 ans. Après une licence et un master de chimie qu’il ne poursuit pas jusqu’à son terme, il se retrouve au chômage. Il va rester dans cette situation pendant dix ans, éprouvant un certain nombre de difficultés. C’est au cours d’un accompagnement vers l’emploi qu’une conseillère va faire l’hypothèse de troubles autistiques chez lui, diagnostic qui sera ensuite confirmé par un psychiatre, début 2017. Ses recherches vont l’amener à croiser la route et du Mouton à 5 pattes et de Gérard Labbe.

C’est en cherchant des stages pour des membres de l’association que ce dernier rencontre les dirigeants d’Urbilog, une entreprise de services informatiques spécialisée sur les questions d’accessibilité numérique. Le Mouton à 5 pattes va alors mettre en place un projet de formation de personnes autistes à différents métiers du numérique, en collaboration avec une filiale d’Urbilog créée en 2017, l’entreprise adaptée Compéthance. Une structure qui est un des débouchés naturels pour les personnes ayant bénéficié de la formation.

Paul Cacheux, directeur d’Urbilog, explique comment le partenariat noué avec Pôle emploi depuis 2017 a fait avancer les choses : « ce que nous souhaitions faire, c’était trouver des personnes autistes éloignées de l’emploi, les former, leur offrir une formation gratuite, certifiante et diplômante dans le domaine du développement web, pour pouvoir ensuite les recruter en CDI dans nos entreprises adaptées ». Une formation qui a nécessité d’adapter le cadre existant, atteignant une enveloppe de 700 heures, afin d’inclure le temps de l’accompagnement social, professionnel et psychologique, pour aboutir à l’élaboration d’une formation qui dure désormais 19 mois en tout. « On a percuté les modèles », explique Paul Cacheux. Les pré-requis sont simples : être majeur, avoir la reconnaissance de la qualité de travailleur handicapé (RQTH), être inscrit comme demandeur d’emploi et avoir une appétence pour le numérique.

La compétence du Mouton à 5 pattes, c’est celle de « réunir les conditions nécessaires pour que les personnes puissent apprendre, dans le respect de leurs besoins », pendant les sept mois que dure la formation. Les candidats à la formation sont reçus en entretien par Monsieur Labbe et par une psychologue. Un entretien dont la fonction est de comprendre au mieux la personne, notamment afin d’évaluer si elle sera capable de suivre une formation durant 35 heures par semaine. Celle-ci comprend un test informatique de culture générale.

Un autiste = un autisme

Si la prévalence de l’autisme est d’un enfant sur 100, les chiffres donnés restent des estimations, et les diagnostics sont « complexes », rappelle Anna Pellereau.

Le diagnostic est d’autant plus compliqué à réaliser à l’âge adulte, qu’il repose sur l’identification des différentes étapes de développement de l’enfant, dont il n’est pas toujours aisé de se rappeler précisément. Ainsi, dans certains cas, pour des personnes à l’autisme plus léger, le diagnostic se fait parfois seulement à l’âge adulte, à la suite d’un accident de vie. Cela s’explique par le fait qu’ils ont réussi à « camoufler leurs difficultés » ou « à s’adapter aux situations sociales ». Et c’est parfois un événement dans le domaine du travail, qui amène les personnes vers un diagnostic de leurs troubles : « souvent le schéma, c’est que la personne a des difficultés, soit avec les collègues soit avec la hiérarchie et l’environnement de travail. La personne arrive à s’adapter, et à un moment donné il y a un accident de vie, les difficultés s’intensifient, et la personne fait un burn-out. Et la personne, orientée par la médecine du travail, est amenée à rencontrer un interlocuteur qui va pouvoir diagnostiquer leurs TSA. »

L’idée du Mouton à 5 pattes et de Compéthance est donc de capitaliser sur les compétences des personnes, à travers les formations à des métiers du numérique comme celui de développeur.
Une manière de compenser les freins rencontrés par les personnes autistes, qui notamment chez les Asperger, relèvent de difficultés dans les interactions sociales. Chez François, cela s’exprime par exemple par une hypersensibilité sensorielle qui peut être un réel frein, au moment d’être recruté. Les troubles du spectre de l’autisme sont très variables d’une personne à une autre, ce que Paul Cacheux résume par la formule suivante : « un autiste = un autisme ».

Gérard Labbe explique le sens de la démarche : « l’intérêt de notre formation et de Compéthance, c’est de pouvoir tenir compte des besoins et partir des qualités des personnes. Sans avoir cet étiquetage en disant : « Ah, il ne me regarde pas dans les yeux, il parle bizarrement, il n’a pas l’air motivé ». Une manière de compenser en capitalisant sur leurs compétences, développées au sein de la formation.

Ainsi, au cours de ses années de recherche d’emploi, François butait souvent sur l’obstacle de la rencontre, que ce soit pour les entretiens ou la prise de contact téléphonique avec des agences d’intérim, qui provoquait chez lui une grande anxiété.
Si les troubles autistiques de chaque personne concernée sont uniques, un point commun de leurs difficultés a trait aux rituels sociaux du recrutement, précise Anna Pellereau: « dans les difficultés d’emploi, un point commun, c’est l’entretien d’embauche. Toutes ces démarches de prise de contact, c’est un problème généralisé, même pour des personnes avec trouble du spectre de l’autisme (TSA) très autonomes dans d’autres domaines, ou avec un parcours brillant de type Bac plus 10, cela reste une grosse difficulté. »

Une amélioration des contenus de formation pour tous

Pour Frédéric Girod, le formateur indépendant qui intervient dans ce dispositif, le dispositif a été l’occasion d’améliorer les contenus de sa formation de développeur full-stack, leur apprenant à développer un site Internet ou une application. Ainsi, les besoins de ce public l’ont amené à rendre ses contenus de formation plus lisibles avec des consignes bien détaillées : des améliorations maintenues pour les formations qu’il dispense auprès de l’ensemble de ses élèves. De son côté, le Mouton à 5 pattes a veillé à ce que tous les formateurs soient sensibilisés aux caractéristiques de ce public, notamment en ce qui concerne l’importance de bien gérer la prévisibilité et la planification de l’activité qu’on leur propose. Le formateur a fini par constater que ses élèves pouvaient apprendre à un rythme assez fluide, tout en bénéficiant de la proximité bienveillante d’Urbilog, entreprise sœur.

Aujourd’hui, François est développeur web et auditeur en accessibilité numérique, en CDI. Il peut désormais envisager l’avenir plus sereinement, et pourquoi pas, acquérir de nouvelles compétences dans l’UI ou UX design.

E.A.

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