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Marché du travail

Banlieues : Jeunes diplômés en quête d’emploi

Vivre dans un quartier sensible expose davantage au chômage. Les banlieues ne manquent pourtant pas de talents. Décryptage d’un phénomène qui pourrait se réduire grâce à une approche par les compétences.

Les nouveaux emplois francs lancés début avril par le gouvernement auront-ils enfin raison du chômage en banlieue ? Pour Saïd Hammouche, président-fondateur du cabinet de recrutement spécialisé dans la promotion de la diversité, Mozaïk RH, « la mesure va dans le bon sens car elle a vocation à rendre attractive par le biais d’un contrat aidé une population talentueuse prête à travailler mais discriminée ». Pour celui qui a fait de la lutte contre les discriminations à l’embauche son cheval de bataille, « les critères ont été fortement simplifiés » et « c’est tant mieux » car « la situation est dramatique ». Concrètement, avec ce dispositif, un recruteur employant un résident d’un quartier prioritaire de la ville (QPV) bénéficiera d’une aide de 15 000 euros sur 3 ans pour un CDI, et de 2 500 euros par an, dans la limite de deux ans, pour un CDD de 6 mois ou plus. Les anciens critères d’éligibilité (âge, qualification, ancienneté au chômage) sont supprimés. Aujourd’hui, pour être éligible, il suffit d’habiter un quartier prioritaire de la ville (QPV) et être inscrit à Pôle emploi, quel que soit son âge, son niveau de diplôme, son ancienneté d’inscription, son temps de travail et sa rémunération au moment de l’embauche. 194 quartiers ont été sélectionnés sur 7 territoires pour expérimenter ce dispositif, en phase pilote jusqu’en septembre 2019. 150 000 emplois pourraient être ainsi créés.

Un « effet quartier » pénalisant

« Dans la démarche du gouvernement précédent, on attendait que les jeunes aient subi le chômage pendant un an. Là, on ne va pas attendre un an. On va anticiper le problème, stimuler des entreprises, exciter des candidats pour dynamiser une rencontre positive », poursuit Saïd Hammouche. Car les jeunes des quartiers sensibles, notamment les plus diplômés, désespèrent parfois de franchir les portes de l’entreprise. Dans une enquête de 2017 (*), le Centre d’études et de recherches sur les qualifications (Cereq) notait en effet que « les jeunes résidant dans les quartiers prioritaires de la politique de la ville sont plus souvent au chômage » (33%). Et, à diplôme égal, ils sont exposés à une « pénalité » dans l’accès à l’emploi qui varie selon le diplôme qu’ils possèdent : « de deux points [de taux de chômage supplémentaire] parmi les diplômés d’un bac +5 et au-delà (11% contre 9%) à quatorze points (40% contre 26%) parmi les titulaires d’un CAP-BEP ». De son côté, l’Observatoire national de la politique de la ville (ONPV) le confirme : le taux de chômage des diplômés des quartiers, ayant un bac +2 et plus, est presque trois fois supérieur à la moyenne nationale. « Un diplômé bac +5 de plus de 30 ans a 22% de chances de moins d’occuper un emploi de cadre lorsqu’il est issu des quartiers prioritaires », souligne le rapport 2016, pointant un « effet quartier ». Une autre statistique doit par ailleurs alerter : en 2016, 19,9% des jeunes des quartiers prioritaires d’un niveau d’études supérieur à Bac +2 sont « NEET », c’est-à-dire, ni à l’école ni en formation.

« le système est fait pour se reproduire : ça demande plus d’effort de le changer et d’aller vers plus de diversité plutôt que de rester comme il est. Si on ne fait rien, le système se reproduit naturellement, avec le réseau des grandes écoles, etc. » Salima Maloufi-Talhi, responsable du programme French Tech Diversité

Ouvrir les portes de l’entreprise

Pour Saïd Hammouche, « c’est une démarche intéressante de pouvoir soutenir la promotion de la diversité et de ses talents qui sont dans les quartiers populaires. Ils ne sont pas connectés au marché de l’emploi, parce que le marché de l’emploi fonctionne par réseau ». Pour le patron de Mozaïk Rh, « Certaines entreprises restent prisonnières de leurs habitudes : pour recruter, elles vont vers l’évidence, vers ce qu’elles pensent être une garantie de réussite, des gens qui leur ressemblent et les rassurent. »

L’entreprenariat, une voie d’avenir pour les jeunes des quartiers populaires

L’absence de diversité ne concerne d’ailleurs pas que les grandes entreprises du CAC 40. Dans l’écosystème des start-up françaises, elle n’est pas davantage de mise. Selon Salima Maloufi-Talhi, responsable du programme French Tech Diversité, soutenu par le ministère de l’Économie, « le système est fait pour se reproduire : ça demande plus d’effort de le changer et d’aller vers plus de diversité plutôt que de rester comme il est. Si on ne fait rien, le système se reproduit naturellement, avec le réseau des grandes écoles, etc. » Moussa Camara en sait quelque chose. Il s’est lancé à 21 ans dans l’aventure en créant sa boîte dans les télécoms, « sans être entrepreneur ! », dit-il. « J’aurais aimé avoir des conseils, un business plan, un réseau… Au final, j’ai dû fermer l’entreprise au bout de quatre ans », explique celui qui encourage aujourd’hui l’entrepreneuriat chez les jeunes de banlieue au sein de l’association « Les Déterminés » qu’il a fondée en 2015, soutenue par le Medef. « On ne peut pas vendre du rêve en disant que tous les jeunes peuvent devenir entrepreneurs : c’est faux, précise Moussa Camara. Par contre, ceux qui possèdent cette volonté et cet état d’esprit, on doit pouvoir les accompagner ou au moins leur mettre le pied à l’étrier », estime le président des « Déterminés ». Ce fut le cas pour Amel Oulahiane, une « déterminée » promotion 2016. « Je me suis dit : « je ne trouve pas d’emploi, je vais créer le mien » », explique celle qui commercialise aujourd’hui des produits cosmétiques issus de l’agriculture biologique.

L’entrepreneuriat comme levier de réussite dans les quartiers populaires, Moussa Camara y croit dur comme fer et revendique la diversité des parcours de réussite. Son association a déjà à son actif plus de 25 créations d’entreprises en banlieue et une cinquantaine de projets en cours. Depuis 2008, le cabinet de Saïd Hammouche a, de son côté, placé près de 3 000 jeunes. L’objectif est aujourd’hui de grimper à 5 000 placements par an. Mozaïk RH travaille également avec plusieurs grands groupes à la mise au point d’un processus de recrutement basé sur des tests de personnalité et d’aptitude à l’instar de la Méthode de Recrutement par Simulation (MRS) de Pôle emploi. Car, comme le dit Saïd Hammouche, « laisser tous ces talents inexploités, c’est une hérésie économique ! ».

(*) Quand l’école est finie. Premiers pas dans la vie active de la Génération 2013, Cereq Enquêtes n°1, octobre 2017