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Marché du travail

« Demain, le bureau sera un lieu de travail parmi d’autres »

Pendant le confinement, un peu plus de 8 millions de personnes ont poursuivi leurs activités professionnelles depuis leur domicile. Cette expérience inédite de télétravail présage-t-elle de la façon dont nous travaillerons demain ? L’éclairage de Laetitia Vitaud, conférencière et auteure du livre « Du labeur à l’ouvrage ».

On a entendu différents « sons de cloche » concernant l’expérience de télétravail vécue à grande échelle depuis le début de la crise sanitaire. Qu’en est-il réellement ?

Ce que nous avons vécu, pendant le confinement, n’est pas tout à fait du télétravail. Le mécontentement exprimé dans certains sondages est davantage lié aux conditions dégradées dans lesquelles de nombreuses personnes ont été contraintes de travailler à domicile. Ce n’est pas simple lorsque l’on garde ses enfants en même temps. À cela se sont ajoutés des déplacements restreints, la peur de la maladie et un climat d’incertitude anxiogène.

En dépit de ce contexte, la conversion est globalement réussie puisque 58 % des personnes qui exercent leur activité à distance souhaiteraient à l’avenir travailler plus souvent depuis leur domicile, d’après une étude publiée fin avril(1). Les salariés ont pris goût à cette flexibilité. Pour autant, cela ne signifie pas que tous aient envie de travailler 100 % du temps à la maison. Une grande majorité aimerait avoir la possibilité de panacher un ou plusieurs jours à domicile, avec des temps au bureau pour voir leurs collègues ou clients.

Cela laisse entrevoir le développement d’un modèle hybride qui permet d’instaurer des rituels, des moments partagés d’échanges et d’intelligence collective, tout en apportant de la souplesse aux travailleurs.

58 % des personnes qui exercent leur activité à distance souhaiteraient à l’avenir travailler plus souvent depuis leur domicile.

En quoi cette expérience va-t-elle modifier demain nos manières de travailler, ainsi que le visage de l’emploi ?

La crise n’a fait qu’accélérer une tendance qui était déjà à l’œuvre depuis quelques années. On peut imaginer que ce phénomène – qui va de pair avec le développement d’Internet et de l’ubiquité des moyens de communication – va prendre beaucoup d’ampleur à l’avenir.

La possibilité de télé-travailler est un argument que les recruteurs vont de plus en plus mettre en avant. Il est vrai que cette pratique aide à régler énormément de problèmes. La souplesse qu’elle apporte aux travailleurs leur permet de mieux organiser leurs journées et de mieux concilier vie personnelle et professionnelle. Alors que les prix des loyers ne font qu’augmenter, le travail à distance permet aussi de trouver un emploi dans une grande métropole, comme Paris sans nécessairement y habiter.

On peut ainsi vivre dans un logement plus grand et améliorer sa qualité de vie dans une zone où les prix sont plus abordables. Ce sont des arguments auxquels les nouveaux entrants sur le marché du travail se montrent eux aussi sensibles. Par ailleurs, le travail à distance peut être un moyen de suivre son conjoint dans le cadre d’une mobilité en Province, sans pour autant avoir à quitter son emploi. Ces pratiques hier marginales, plutôt réservées aux freelances risquent demain de se massifier.

D’autant plus que sur le plan économique, les employeurs devraient eux aussi y trouver leur intérêt …

Dans cette période qui s’annonce incertaine, le télétravail va leur permettre de mieux maîtriser des coûts fixes immobiliers très élevés. Les entreprises qui, à l’instar de Buffer ou Basecamp, voudront se passer totalement de bureaux et recruter des salariés évoluant 100 % du temps à distance seront un petit peu moins marginales qu’auparavant.

Il s’agira essentiellement de structures nouvellement créées, qui préféreront attendre avant d’emménager dans des bureaux. La plupart des entreprises chercheront à flexibiliser leur rapport à l’espace, en ayant recours à différents degrés au télétravail et au co-working. Cette diversité est un moyen de réduire ses coûts, mais aussi d’attirer et fidéliser les talents. Demain, le bureau ne sera plus qu’un lieu de travail parmi d’autres.

Au regard des dysfonctionnements observés pendant le confinement, le monde du travail y est-il vraiment prêt ?

Les entreprises ont abordé cette période de confinement avec leur culture du management préexistante. Toutes n’y étaient pas forcément préparées, et toutes ne présentent pas le même niveau de maturité. Le travail à distance ne s’est pas très bien passé dans les entreprises où l’on n’accorde pas énormément de confiance aux équipes, où la culture du présentéisme et de la surveillance, ainsi que le besoin d’encadrement des salariés sont forts. Cette expérience a été mieux appréhendée dans les entreprises habituées à une certaine dispersion des équipes et à l’utilisation d’outils collaboratifs. Elles sont sorties de la logique systématique de la surveillance des salariés. C’est un préalable essentiel à la réussite de la mise en œuvre du télétravail dans une organisation.

C’est une nouvelle vision de l’organisation du travail qui va se mettre en place dans les années qui viennent. Ne faudra-t-il pas toutefois se prémunir de certaines « dérives » ?

Le cadre qui régit initialement le travail a été conçu dans une optique où les espaces privés et personnels étaient bien distincts. Le brouillage entre ces deux univers devient aujourd’hui total avec le développement de nouveaux outils de communication donnant la possibilité de travailler partout, et à tout moment. Demain, il va donc falloir mettre en place des institutions pour réguler ces pratiques et limiter les abus. Même à distance, des travailleurs peuvent être « mis sous pression » et « exploités » par des employeurs. A l’avenir, l’une des grandes questions sera dès lors de savoir comment l’on invente de nouvelles protections et instances de négociation collectives, au sein d’entreprises totalement dispersées. Il y a un vrai vide juridique dans ce domaine, et cela représente un défi pour les organisations syndicales, qui sont aujourd’hui face à une situation complètement nouvelle pour elles.

(1) https://www.lemonde.fr/emploi/article/2020/05/01/une-conversion-au-teletravail-plutot-reussie-selon-une-etude_6038352_1698637.html

« Du labeur à l’ouvrage », éditions Calmann Levy

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