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Marché du travail

Emploi : les fractures territoriales en question

Pour leur 4ème édition, les Rencontres de l’emploi se sont penchées sur les solutions pour compenser les inégalités entre les territoires.

Incitation à la mobilité géographique, à la formation, politiques de transports ou du logement… Face au chômage, a-t-on vraiment tout tenté ? Et les politiques mises en œuvre ont-elles véritablement fait leur preuve jusqu’ici ? Pour faire le point sur le sujet, Pôle emploi a réuni mardi 2 avril à la Mutualité, à Paris, démographes, sociologues, psychologues, économistes, géographes, élus et acteurs locaux. En guise d’introduction, un premier constat, lourd de conséquences a été dressé par Stéphane Ducatez, adjoint au DGA réseau, chargé des études et de la performance chez Pôle emploi : « 40% des offres d’emploi se trouvent dans les dix plus grandes agglomérations seulement ».

Un million de Français changent de région chaque année

La question de la mobilité était donc au cœur des débats à la Mutualité. Elle faisait l’objet d’une première table ronde intitulée « Traverser la France pour trouver un emploi : est-ce une solution ? ». Pas pour tous assurément.  Hugo Bevort, directeur des stratégies territoriales au Commissariat général à l’égalité des territoires (CGET), en est convaincu, « pour les personnes les moins qualifiées, la mobilité n’est pas une solution » et « l’encouragement à la mobilité peut même être néfaste, car il peut accroître le ressentiment lorsque les personnes se retrouvent reléguées en périphérie de la région parisienne » après avoir quitté un territoire auquel ils étaient attachés. Et le directeur des stratégies territoriales du CGET de plaider pour une « politique de compétences » plus « structurante », selon lui, et de rappeler que « sept millions de Français déménagent et un million changent de région chaque année ».

Hugo Bevort : “Il faut des politiques différenciées tenant compte des avantages des territoires”

Pour Caroline Arnoux-Nicolas, psychologue, chercheuse au Cnam, « l’élément qui influence le plus la mobilité, c’est la perception qu’en ont les personnes ». Volontaire ou subie ? « L’individu enregistre presque inconsciemment la manière dont il a vécu une mobilité antérieure », note la chercheuse sur les mobilités professionnelles en lien avec le sens du travail. C’est pourquoi, selon elle, « il faut prendre le temps avec les candidats à la mobilité de construire leur projet professionnel ».

Firmine Duro, directrice des partenariats et de la territorialisation chez Pôle emploi, souligne, de son côté, que « la mobilité est une compétence sociale » et que « la décision d’élargir son champ de recherche (pour le demandeur d’emploi) relève d’une décision personnelle ». En conclusion de cette première table ronde, Hervé Le Bras, démographe, appelle à « repenser la forme générale du travail en lien avec un goût pour le territoire, la nature » plus prononcé aujourd’hui chez les Français, et en lien également avec « les mutations de la famille » qui se sont accélérées ces 35 dernières années. Selon le démographe, « le télétravail est une alternative possible à la mobilité résidentielle ».

Firmine Duro : “La mobilité est une compétence sociale”

« Il n’y a pas de fatalité »

Lors de la deuxième table ronde, « Les inégalités face à l’emploi, question logistique ou question sociale ? », il a été question des disparités territoriales en matière d’emploi. « Quels remèdes apporter à ces inégalités ? », se sont demandés les participants à la table ronde. À partir des exemples de Paris, Marseille et Bordeaux, les solutions mises en place au niveau local ont été analysées. Pour le sociologue Jean Viard, « l’égalité des territoires n’a pas de sens », car les « régions de deuil industriel » de l’Est de la France ou du Nord n’ont rien à voir avec le Sud, où il existe un « chômage d’arrivée », donc un « mouvement positif ». Il n’en reste pas moins qu’ « il n’y a pas de fatalité » à être une région sinistrée, note Jean Viard, mais surtout « un manque de confiance » du territoire et des ses habitants. Un propos conforté par le géographe Jacques Lévy selon lequel il faut « des conditions anthropologiques pour que ça marche ».

Prenant l’exemple des Herbiers en Vendée, le professeur à l’École Polytechnique fédérale de Lausanne explique la réussite de ce territoire de la manière suivante : « c’est parce qu’ils sont en phase avec le monde ». Jacques Lévy pointe dès lors l’existence d’un « continuum entre le centre des très grandes villes et les zones plus éloignées » comme facteur de développement et de lutte contre les inégalités  sociales et spatiales.

De son côté Jean-Benoît Eyméoud, économiste, note que « les tâches moyennement qualifiées ont tendance à disparaître sur le marché du travail dans les pays développés » et que cette « polarisation est encore plus vraie dans les métropoles ». D’où la nécessité d’un maillage fort pour sortir les « enclaves territoriales » de leur isolement. « 35% des demandeurs d’emploi ne sont pas prêts à faire 35 mn ou 15 km pour aller travailler », poursuit Frédéric Toubeau, directeur régional de Pôle emploi en Nouvelle-Aquitaine. Pour Jacques Lévy, « la mobilité est une variable d’ajustement mais aussi une composante du mode d’habiter ». Dès lors, faut-il une égalité à tout prix entre les territoires ? « La mobilité reste le mécanisme assurantiel le plus vieux du monde », conclut Jean-Benoît Eyméoud.

Jean Viard : “L’emploi va se développer là où il fait bon vivre”

Des relations fortes à l’intérieur du territoire et à l’extérieur

Loin des métropoles, des dynamiques locales positives existent pourtant, qui créent de l’emploi. Quels sont les ingrédients du succès de ces territoires ? C’est à cette question qu’ont tenté de répondre les intervenants de la troisième table ronde. Le cas des Herbiers, où le taux de chômage plafonne à 5% est de ce point de vue, exemplaire. Pour Alain Mauny, directeur régional de Pôle emploi en Pays de la Loire, « la caractéristique principale des Herbiers, c’est l’existence de secteurs d’activités très diversifiés qui vont de la construction à la confection en passant par la greentech ». « Les Herbiers nous enseignent qu’un tissu de PME dynamiques allié à une main-d’œuvre disponible et des relations très fortes entre les acteurs du territoire constituent un environnement bénéfique pour le développement économique et l’emploi », confirme Nadine Levratto, directrice de recherche au CNRS (EconomiX).

« On va chercher les gens quasiment un par un », explique Yannick Borde, premier vice-président de Laval agglomération, en charge du développement économique, pour expliquer comment son territoire a mis en place une démarche très volontariste pour trouver la main-d’œuvre qui faisait défaut aux entreprises de la région. Le maire de Saint Berthevin reconnaît qu’il y a bien quelques freins à la mobilité, notamment la qualité des emplois proposés. « Les entreprises doivent jouer le jeu du CDI », précise Yannick Borde. Nadine Levratto voit, quant à elle, deux éléments dans les déterminants du succès : d’une part, les caractéristiques propres du territoire, d’autre part la relation entre ce territoire et les autres territoires. « La nature du tissu productif est importante, assure la professeure à l’université de Nanterre. Le secteur tertiaire et les métiers de l’information et de la communication seront plus propice à créer de l’emploi que le secteur de la métallurgie ou sidérurgique ».

Et d’ajouter : « il n’y a pas de recette unique mais des relations internes fortes et avec l’extérieur du territoire peuvent être facteur de réussite ». « Il faut aller vers les gens » renchérit Jacques Drouhin, président de l’association des maires ruraux de Seine-et-Marne. Persuadé qu’« il faut relocaliser l’emploi », le maire de Flagy se félicite de développer du maraîcher bio dans sa commune « avec des salariés en CDI ! ».

“La clé des territoires dynamiques est la volonté des acteurs de réussir ensemble”

N.S.