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Marché du travail

Entreprendre c’est accepter l’incertitude

Entrepreneur ? Une notion trop floue et disparate pour être raisonnablement étudiée. L’activité entrepreneuriale, en revanche, vient, elle, d’être décortiquée par des sociologues. Principales caractéristiques de cette activité : savoir se projeter vers l’avenir, accepter l’incertitude, pouvoir contrôler des mondes sociaux différents et avoir envie de raconter une histoire.

Qu’est-ce qu’un entrepreneur ?

Selon Pierre-Marie Chauvin, Michel Grossetti et Pierre-Paul Zalio, ce n’est pas une bonne question. Les 32 entrées du Dictionnaire sociologique de l’entrepreneuriat de ces trois sociologues (1) cherchent plutôt à cerner et comprendre la logique d’action entrepreneuriale, autrement dit ce qui motive les entrepreneurs quels qu’ils soient. Un travail guère évident tellement la société française a longtemps vécu avec l’idée que l’évolution vers le salariat quasi généralisé était aussi inéluctable que la disparition progressive du travail indépendant. Il a fallu attendre le milieu des années 90 pour que les sociologues s’intéressent aux carrières nomades en train d’émerger ou aux modes de travail atypiques. Il a fallu, ensuite, attendre le milieu de la dernière décennie pour que la recherche commence à travailler sur les demandeurs d’emploi créateurs d’entreprises et s’intéresse, plus généralement, à tous ceux qui avaient pris l’habitude de jongler avec les différents dispositifs d’aides pour se lancer. L’auto-entrepreneuriat en est devenu la marque la plus connue en consacrant cette hybridation des activités : se sortir du chômage mais aussi se réaliser.

Mais l’approche par la notion d’entrepreneur n’était pas la bonne…

Quoi de commun en effet entre un startuppeur en réseaux de la Silicon Valley, les entrepreneurs capitalistes modernes (tels que Max Weber les a définis), les demandeurs d’emploi tentés par la multi¬-activité, voire des salariés en entreprises, les intrapreneurs ? Le sens de l’audace, l’imagination, le goût du risque ? Rien de bien solide en fait pour caractériser un groupe professionnel homogène ou une identité sociale cohérente et forte. En fait, la figure de l’entrepreneur est partout, elle est dominante sans que personne ne sache trop bien à quoi elle correspond. Pierre-Marie Chauvin, Michel Grossetti et Pierre-Paul Zalio se sont donc essentiellement attachés à comprendre et analyser les logiques d’actions entrepreneuriales, ces « ensembles d’activités qui ne sont pas nécessairement des actions mais qui sont liées entre elles par des éléments communs ».

Ces logiques ont des choses en commun. D’abord, l’idée d’une projection vers l’avenir. Cela ne s’apparente pas forcément à une recherche de profit, cela peut changer, évoluer, être imprévisible, tout n’est pas forcément formalisé, mais ces logiques entrepreneuriales sont toujours tournées vers l’avenir, comme une sorte, disent-ils, de « tentative de contrôler le monde ». Ensuite, elles ont toutes en commun une structure narrative, une histoire que l’on raconte ou que l’on se raconte, que ce soit par des chiffres ou des résultats : « la projection vers l’avenir, l’incertitude, la recherche de contrôle et la dimension narrative sont des ingrédients nécessaires à l’existence d’une logique entrepreneuriale, mais comme toute logique sociale, celle-ci s’accommode très bien de l’existence de routines, d’affects et de tous les ingrédients à partir desquels se construit l’activité sociale », écrivent les trois sociologues.

Cependant, cela ne suffit pas pour comprendre et ils ajoutent au moins deux dimensions supplémentaires. La première est que les entrepreneurs sont toujours au croisement de plusieurs mondes sociaux : « les entrepreneurs contribuent à structurer ce qui va faire contexte pour leurs actions ». Une des caractéristiques de l’action entrepreneuriale est cette « inscription des personnes concernées dans des mondes sociaux variés qui leur procurent des ressources et leur font subir des contraintes ». La seconde est qu’un entrepreneur se caractérise donc également par la façon dont il agence ses mondes sociaux différents pour en exploiter les potentiels, « la logique entrepreneuriale est vue comme un effort pour bousculer les ordres sociaux existants et pour jouer sur les possibilités offertes par les incomplétudes des ordres économiques. La logique entrepreneuriale vise à faire circuler des choses entre des mondes (en les transformant) ou entre des contextes d’évaluation hétérogènes ».

la création d’entreprise par un demandeur d’emploi est loin d’être un acte exceptionnel puisqu'il y a autant de créations d’entreprises par des demandeurs d’emploi que des gens qui ont déjà un emploi.

L’entrepreneuriat n’est pas le même en fonction des degrés d’incertitude

Ce dictionnaire de l’activité entrepreneuriale étudie en particulier la catégorie des demandeurs d’emploi créateurs. Une catégorie nouvelle, les dispositifs d’accompagnement vers la création d’entreprise datant en effet des années 70, mais surtout de 1985, année au cours de laquelle tous les demandeurs d’emploi ont pu accéder à l’aide aux créateurs ou repreneurs d’entreprise (ACCRE). Ce dispositif essentiel a été, depuis, modifié 7 fois. Sa dernière mouture date de 2009. Jean-François Barthe, Nathalie Chauvac et Fanny Dubois ont donc, pour ce dictionnaire, étudié cette catégorie de créateurs.

Premier constat : la création d’entreprise par un demandeur d’emploi est loin d’être un acte exceptionnel puisque, bon an mal an, il y a autant de créations d’entreprises par des demandeurs d’emploi que des gens qui ont déjà un emploi. Deuxième constat : s’ils sont nombreux, les demandeurs d’emploi créateurs sont difficiles à étudier car beaucoup ne veulent pas parler de leur expérience : en général parce que la création d’entreprise ne faisait pas partie de leur projet de vie et qu’ils l’ont un peu fait contraints et forcés sans avoir la vocation. Beaucoup d’entre eux étaient dans l’incertitude ou dans un contexte de ruptures personnelles, pas forcément motivés par une envie, ils voulaient surtout éviter le chômage total.

Contrairement à d’autres demandeurs d’emploi, ils n’avaient pas l’idée de cette création avant même d’être au chômage.
En tout cas, le chômage, vécu ou pressenti, est un élément déclencheur. C’est une période d’incertitude qui se vit ou qui s’annonce et, là, il existe trois grandes catégories.
D’abord, la catégorie de ceux qui sont dans une faible incertitude. C’est l’exemple de la reprise d’activité déjà existante. Il n’y a pas de création stricto sensu et, dans cette catégorie, on trouve très souvent des cadres qui reprennent une activité peu ou mal développée par l’entreprise à laquelle ils appartenaient. Ou bien le cadre qui travaillait sur un projet innovant dans une entreprise et va le développer ailleurs. L’entreprise exploite donc un marché embryonnaire sur lequel les cadres travaillaient au moment de leur licenciement.
Il y a ensuite les cas de moyenne incertitude. La perspective du chômage n’est pas imminente, mais où l’on est motivé par le désir d’être libre ou de se faire plaisir. Le départ est alors volontaire et ce sont majoritairement des cas de réorientation professionnelle permettant de bénéficier de l’ACCRE ou de toute autre aide. Ce sont des réorientations qui se font sur des projets où tout est encore à développer.

Enfin, il y a les cas de grande incertitude. L’exemple type est l’étudiant créateur d’entreprise confronté à de grandes difficultés professionnelles : ces primo-créateurs découvrent tout du monde de l’entreprise en même temps qu’ils créent la leur. Selon les données recueillies par les trois chercheurs, une bonne partie de ces projets sont sans risques financiers majeurs, beaucoup de ces jeunes sont des serial entrepreneurs et, malgré leurs échecs, ils apprennent au moins sur le tas les réalités de l’entreprise tout en restant dans leur université ou en bénéficiant des minima sociaux. Là, c’est le cumul maximal d’incertitudes et l’idée du projet est même le seul capital initial.

 

1 Dictionnaire sociologique de l’entrepreneuriat. Sous la direction de Pierre-Marie Chauvin, Michel Grossetti et Pierre-Paul Zalio. Sciences Po Les Presses. 640 pages. 24 €