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Essais, Documents, analyses, rapports, fictions… Tout l’été, Emploiparlonsnet explore les idées et les mentalités sur le travail et le chômage. Aujourd’hui : Refonder l’entreprise (La République des idées/Seuil)

Publié le 15/08/2012 Mise à jour le 09/03/2018

Une crise peut en cacher une autre, ou plutôt la réveiller. La crise de l’entreprise et de sa gestion sourd depuis au moins une décennie, elle se manifestait à bas bruit sans qu’on en entende particulièrement l’urgence, la méta-crise financière la rend désormais plus douloureuse. Partant de ce constat, deux professeurs à Mines Paris tech, Blanche Segrestin et Armand Hachtuel, ont eût l’ambition d’une nouvelle conception de l’entreprise « mieux adaptée au XXIe siècle ».
Le prototype né à la fin du XIXe siècle, inventif de techniques, ouvert aux négociations sociales et aux innovations de toutes sortes, s’est exténué à la fin des années 1980. Toute une culture commune, toute une doctrine même de l’entreprise s’est comme évaporée. Pour les auteurs, l’une des grandes leçons à retenir de l’actuelle crise est que durant tout le XXe siècle, « l’entreprise a constitué un grand régulateur du capitalisme », que n’avaient prévu ni les penseurs libéraux ni les intellectuels marxistes. Pour l’avoir oublié avec arrogance, le système bancaire lui-même, en contravention avec ses propres traditions, son éthique, ses principes de base n’aura pas hésité à détruire son héritage, comme l’atteste une enquête implacable du Sénat américain sur plusieurs institutions, telles que Wamu, banque institutionnelle de Washington partie à vau-l’eau jusqu’à couler à pic au bout de 120 ans de bons et loyaux services. Les banques sont le miroir expressionniste d’une mentalité standard d’entreprise qui s’est imposée sous la tutelle de la « Corporate governance ». La radicalité managériale, le court-termisme des objectifs, l’actionnaire au centre du système entrepreneurial quoi qu’il arrive, constituent les racines noires et les traits universels de l’entreprise contemporaine. Or, rappellent Segrestin et Hachtuel, une entreprise vidée de sens commun est menacée par un mouvement qui tend à réhabiliter la société anonyme à sa place, détruisant tous liens sociaux, balayant tout projet collectif, affaiblissant la société.
En guise de contrepoison, Blanche Segrestin et Armand Hachtuel privilégient quatre idées force qui pourraient être le paradigme d’une entreprise réformée. Soit : « Au-delà du profit, une mission d’innovation et de progrès collectif pour l’entreprise ; un pouvoir habilité, légitime et autonome, notamment dans l’élaboration de la mission ; un collectif qui inclut les salariés, défini à partir de l’autorité accordée au dirigeant ; des règles de solidarité qui vont au-delà du partage mutuel des résultats. »
 

L’innovation et la création comme nouveau pouvoir organisateur

On pourra s’agacer, parfois, de ce petit ton professoral « yaka faucon » de haut niveau universitaire certes, mais l’essai fourmille d’idées stimulantes et de débats potentiels. Notamment ceci : « Il faut repenser l’entreprise et peut-être en partie le droit, à partir d’une compréhension plus juste de l’action collective créatrice, avancent et insistent les deux auteurs.  La réinvention de l’entreprise ne peut se réduire à un meilleur partage des résultats ou à un meilleur équilibre entre les intérêts du capital ou du travail. Elle doit aussi répondre aux enjeux contemporains de la compétition par l’innovation. » L’innovation et la création ne peuvent plus être considérées comme des aux-petits-bonheurs-la-chance des entreprises. Elles doivent développer un véritable esprit collectif ainsi qu’une méthode de gestion, car ce sont elles qui, plus que jamais, constituent le moteur de la création de richesses. Avec l’émergence de ce nouveau pouvoir que serait l’innovation et la création, on pourrait « refonder l’entreprise » par un raisonnement inverse de ce que l’on connaît et que l’on a éprouvé : un dirigeant d’entreprise se trouverait légitimé par ses compétences à conduire une action collective efficace. Par efficacité, les auteurs entendent une autorité de la gestion d’une part, ayant recueilli l’assentiment de tous, et de création d’autre part, en sachant mobiliser les capacités d’innovation collective. « Restaurer l’entreprise face à la société anonyme », martèlent les deux auteurs tout le long de leur essai.Renouer avec la construction sociale et l’épanouissement personnel au travail. Repenser le droit des sociétés, le droit du travail et les règles de gestion sous la lumière de la coopération et de la recherche innovante. Un travail collectif en profondeur. Vaste entreprise.

Emmanuel Lemieux, www.lesinfluences.fr
Refonder l’entreprise, de Blanche Segrestin et Armand Hachtuel, La République des idées/ Seuil, Paris, 120 pages, 11,50 €. Sortie : février 2012.

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