Innovation & Société

Formation : l’industrie française retourne à ses racines

Les entreprises industrielles forment de plus en plus les compétences dont elles ont besoin sur leur territoire. C’est le thème d’un travail assez complet de La Fabrique de l’Industrie que dirige Louis Gallois, mais qui laisse une question en suspens : qui va former les travailleurs de l’usine 4.0 (l’usine robotisée) quand elles vont s’implanter ?

Publié le 29/04/2014

Les gens doctes parlent de « stratégies d’appariement » et personne ne comprend trop de quoi l’on parle. Louis Gallois parle, lui, d’une « industrie jardinière de son territoire », c’est plus poétique et peut être plus évocateur. L’idée est simple : comment sur un territoire ajuster au mieux l’offre et la demande en matière de recrutement. Selon l’enquête Besoins en Main-d’Oeuvre 2014 réalisée par Pôle emploi, 35% des chefs d’entreprise disent ne pas pouvoir trouver le candidat dont ils ont besoin pour le poste qu’ils proposent. Et si le chiffre diminue, il était de 40% dans l’enquête 2013, les « jardiniers » y sont pour quelque chose. De plus en plus d’entreprises industrielles ont pris conscience de la nécessité d’un volet territorial de la politique de gestion de l’emploi et des compétences et parallèlement les pouvoirs publics ont pris conscience de l’intérêt de territorialiser de plus en plus les politiques d’emploi. 
 
Le livre de La Fabrique de l’Industrie recense les principales stratégies à l’œuvre aujourd’hui, décrit la prise en compte de certaines entreprises de l’impact de leurs restructurations sur les territoires (et la manière dont certaines comme Thales les ont anticipées), mais surtout essaie de définir, à la lumière de ces bonnes pratiques, ce que pourraient être des relations plus ou moins idéales entre les entreprises et les territoires. C’est la métaphore du jardinier qui part du postulat que « ni la mondialisation, ni l’internationalisation des firmes, ne gomment l’importance de l’échelon territorial, au contraire. Les performances des entreprises, leur capacité de développement et de rebond dépendent très largement des ressources offertes par les  territoires ». La métaphore du jardinier décrit ainsi la manière dont les industries, plutôt que de subir le marché de la main d’œuvre sur leur territoire, développent elles-mêmes les compétences dont elles auront besoin un jour ou l’autre.
 
Dit autrement, l’industrie française est entrain, d’une certaine manière, de redécouvrir les effets positifs des stratégies menées par des entreprises très territorialisées à la fin du 19ème siècle et au début du 20ème (de Michelin à Peugeot) et dont beaucoup ont été laminées par les crises des années 70 ( le cas de la sidérurgie dans l’Est et le Nord, ou de l’automobile en Ile-de-France). Dit autrement, elle redécouvre également les bienfaits du système d’apprentissage et de formation allemand qu’elle souhaite, sans y arriver, reproduire depuis des années en France. Une multinationale comme Siemens forme ainsi en Allemagne 10 000 apprentis par an. Elle a reproduit son système de formation duale aux Etats-Unis ou en Espagne, mais toujours pas en France qui est pourtant l’un de ses axes majeurs de développement.
 
Aujourd’hui des entreprises comme Schneider, Veolia, Thales, les grandes entreprises de la plasturgie de Rhône-Alpes, ont des stratégies territoriales encore timides sur les territoires, la Fabrique de l’Industrie les explique longuement. Mais elle souligne également la très grande difficulté du système de formation français à s’adapter en permanence aux besoins très changeants de l’industrie. Elle prend par exemple les besoins « évolutifs et peu prévisibles » d’une PME extrêmement performante comme Multiplast qui à Vannes s’est spécialisée dans la construction de navires de compétitions en matériaux composites haut de gamme. Sur ces fonds propres elle forme des jeunes sur des compétences extrêmement pointues sur ces matériaux composites et la réussite est telle que d’autres entreprises locales (aéronautique, construction navale, aérospatiale…) lui demandent d’en former plus pour leurs propres besoins. C’est un système vertueux mais qui, de l’aveu même de La Fabrique ne peut absolument être pris en compte par la formation publique, tellement elle est pointue et constamment évolutive.
 
C’est d’ailleurs la question qui est soulevée en filigrane dans ce livre, mais qui n’est pas abordée : les travailleurs de l’usine 4.0, l’usine robotisée qui pointe son nez, ne sont clairement pas formés aujourd’hui. Pourtant, pour reprendre l’exemple de Siemens, si cette entreprise décide de construire dans la région parisienne une usine d’assemblage pour le métro automatique à venir du Grand Paris Express, celle-ci sera robotisée. Et Siemens installera son propre centre de formation pour être sûre d’avoir les compétences nécessaires.
 
Jean-Pierre Gonguet
 
L’industrie jardinière du territoire ou Comment les entreprises s’engagent dans le développement des compétences.  Emilie Bourdu, Cathy Dubois et Olivier Mériaux. Préface de Louis Gallois. La Fabrique de l’Industrie. 
Téléchargeable gratuitement sur  www.la-fabrique.fr/uploads/telechargement/Industrie_jardiniere_interactif_VF-733.pdf
 
Lire également :
L’industrie française décroche-t-elle ? de Pierre Noël Giraud et Thierry Weil (également membres de La Fabrique de l’Industrie). La Documentation Française, 2013
 
L’industrie racontée à mes ados … qui s’en fichent de Christel Bories (ex-Vice-Président de La Fabrique de l’Industrie). Dunod

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