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Marché du travail

« Il n’est pas possible d’être mobile sans se changer soi-même »

Pour le géographe Jacques Lévy, la question n’est pas celle de la mobilité, mais du modèle de vie : certains vivent mieux dans l’intangibilité, et dans le fait de ne pas changer, d’autres se réalisent dans le changement lui-même. C’est, pour lui, la véritable opposition, elle est de plus en plus frontale, et génératrice de conflits.

 

Les choix d’implantation résidentielle sont très peu définis par l’emploi. C’est d’abord le projet de vie qui pousse les gens à bouger, pas le travail, malgré les injonctions à la mobilité pour trouver ailleurs des opportunités d’emplois et de carrières. Comment fonctionnent ces Français qui sont prêts à se fâcher pour que leur mobilité ne soit pas entravée mais qui dans le même temps semblent ne pas vouloir faire jouer toutes les potentialités de ce droit à la mobilité ?

La mobilité suscite en effet des réactions de plus en plus contrastées. Mais, pour comprendre, peut-être faut-il partir de l’idée d’immobilité. Dans « The people from nowhere », le journaliste David Goodheart développe la thèse, largement reprise depuis, que « les dominants sont des gens de nulle part alors que les dominés sont des gens de quelque part ». Je pense qu’il a complètement tort. Bouger ne veut pas dire que l’on n’est pas attaché à un lieu. On simplifie en présentant la mobilité de façon binaire et en opposant les enracinés aux mobiles. Bien sûr qu’il y a des gens qui ne veulent pas partir, car ils le vivent comme une destruction d’identité. Mais c’est aussi le refus, plus fondamental, de se changer eux-mêmes. On arrive, par exemple, au terme de deux siècles où les paysans ont été malmenés, bousculés, obligés à devenir ouvriers. Ils aspiraient à la stabilité, on les a fait bouger.

Ils ont quand même obtenu, comme l’explique Jean Viard, de réaliser un peu leur rêve de retour à la terre avec le périurbain. Mais maintenant on leur dit de nouveau : c’est fini, il faut changer, bouger, être en changement permanent pour être en phase avec un monde lui-même en changement permanent. Mais ce n’est pas possible sans se changer soi-même. Ils ont vécu avec l’idée qu’ils étaient absolument nécessaires à l’économie. Mais, avec ce type de discours, on leur fait comprendre qu’ils ne sont plus aussi nécessaires. Ils ont conscience d’être sur les mauvais rails mais, en même temps, n’ont aucune envie de remettre en jeu leur identité fixe, qui est fondamentale pour eux.

« Quitter sa ville est souvent vécu comme un échec »

Mais ceux qui sont immobiles ont peut-être plus de chances d’être « dominés » que d’autres. C’est peut-être aussi cela que voulait dire cet historien américain ?

Oui, sûrement. Dans « Le Pays des Européens » que je publie avec Sylvain Kahn (1), nous décrivons la prégnance de cette idée, celle de Pétain comme celle d’Heidegger, qui est que « la terre ne ment pas » et qu’il est mieux d’avoir un lieu, un seul, que plusieurs. Une vision vraiment très naïve, typiquement rurale, alors que l’histoire de l’humanité, ce n’est pas cela. Il y a eu une parenthèse rurale. Elle a eu sa gloire et sa valeur culturelle, mais elle reste un cas particulier. Toutes les sociétés prémodernes n’ont pas été rurales. Il faut accepter la relativité de ce rapport à la terre, au lieu, et ne pas penser que ceux qui ne l’ont pas seraient « moins bien ».

La localisation a un sens, mais le lieu, c’est-à-dire la force du lieu, le fait d’être à cet endroit et pas à un autre, varie selon les situations : on peut n’avoir qu’un seul lieu dans sa vie et ne pas s’y attacher ou au contraire en avoir de nombreux, dans une relation intense. Il existe des modèles d’habiter variés et il n’y en a pas un qui serait, a priori, meilleur que l’autre.

La France, comme l’Europe, est-elle, comme les États-Unis, dans une culture de la mobilité ? En particulier pour les questions d’emploi.

En Europe, effectivement, la mobilité résidentielle est assez faible à grande distance. Les gens s’arrangent pour ne pas être trop loin de l’emploi quand ils en ont un. Mais pour accéder à d’autres bassins d’emploi, les Européens ne sont pas excessivement volontaires. C’est une grande différence avec les États-Unis, où existe un modèle du lieu générique : les Américains vont, sans problème, d’un quartier très typé socio-économiquement et ethniquement d’une ville au même quartier dans une autre ville à 1 000 kilomètres ou plus. Ils bougent sans changer de quartiers et n’ont absolument pas le sentiment d’être déracinés.

En Europe, même si les gens n’habitent pas forcément là où leurs ancêtres vivaient, il y a cette idée que quitter sa ville ou son village, ce serait un échec, alors que, pour d’autres, cela peut être un accomplissement. La question n’est pas d’être mobile ou immobile. La question est celle de la valorisation ou la dévalorisation d’un modèle de vie dans lequel on change ou on ne change pas : est-ce que mon identité prospère dans l’intangibilité, dans le fait de ne pas changer ou dans le changement lui-même. C’est là qu’est la véritable opposition, et elle est de plus en plus frontale.

« Plus on est démuni, plus on compte sur ses réseaux qui sont, eux, très localisés »

Ce qui se joue ne relève pas tant de la fracture territoriale, ou d’une opposition entre mobiles et immobiles, mais d’une opposition radicale sur le type de vie que l’on veut avoir, quel que soit le lieu ?

Ce qui se joue c’est une opposition stratégique et affective sur l’image d’une vie réussie, d’un moi heureux. Dans une société d’individus qui évaluent la qualité de la vie sociale en fonction de ce qu’elle leur offre comme accomplissement de leur moi, le psychique devient un registre politique majeure. Ceux que l’on considère comme des immobiles, n’arrêtent en fait pas de bouger puisque, justement, ils sont beaucoup plus localisés dans des endroits du type périurbain et ils doivent prendre leur voiture non seulement pour aller travailler mais aussi pour acheter leur pain.

La question de l’emploi est aujourd’hui centrale mais, selon vos enquêtes, elle n’est pas un motif suffisant pour être mobile, déménager. Pourquoi l’emploi n’est-il pas au centre des préoccupations des gens dans leur implantation résidentielle ?

D’abord pour des raisons mécaniques. Le fait que l’on puisse vivre de façon décente en étant chômeur est un élément qui permet d’arbitrer pendant un certain temps. Ensuite parce qu’il y a une certaine coïncidence entre les gens qui ont le plus de difficultés à accéder au marché de l’emploi et ceux qui justement se voient perdre du capital social en se déplaçant. Plus on est démuni, plus on compte sur ses réseaux qui sont, eux, très localisés et plus on considère que l’on a beaucoup à perdre à bouger.

Il faudrait peut-être définir une politique publique qui aiderait les individus à augmenter leur capital spatial, comme on le fait pour le capital éducatif, avec l’idée qu’ils seraient plus forts, plus autonomes s’ils savaient tirer parti des lieux sans avoir peur de perdre. Cela pourrait être une pièce du puzzle « mobilité ». Ce serait plus malin que les zones franches, une fausse bonne idée, puisque l’on disait aux gens de ne pas bouger, qu’on allait tout leur apporter sur place.

« Les choses ne vont pas très bien à cause des idéologies qui sacralisent la fixité »

La mobilité devrait-elle être considérée comme un bien commun de base ?

Oui. Dans le monde de l’économie ou de l’ingénierie des transports, la mobilité c’est toujours du temps perdu. En réalité, la valorisation ou la dévalorisation du temps n’est pas la même pour tout le monde selon les modes de transport. Entre ceux qui adorent être en voiture, ceux qui préfèrent être dans les transports publics ou les piétons, la mesure du temps ne peut pas être la même. Or, pour beaucoup d’économistes et d’ingénieurs, la mobilité ne peut pas être une valeur. C’est un produit intermédiaire qui rend possible d’autres productions, mais qui, n’étant pas une production elle-même, ne mérite pas d’être appréhendée comme utilité.

« Les urbains aiment la possibilité de croiser un inconnu qui reste un inconnu »

L’idée communément admise par beaucoup d’économistes et ingénieurs est que le capital est fixe et le travailleur, par nature, mobile, c’est à ce dernier d’être rationnel et de bouger. S’il ne le fait pas, le matching ne peut pas fonctionner…

D’un côté les économistes ont souvent tendance à estimer que ce qui est ancrage dans les lieux est un peu une scorie dont il faudrait se débarrasser. De l’autre côté, les « heideggero-pétainistes » ne voient dans les lieux que l’indicible, l’identitaire, le civilisationnel. Pour eux, toute mobilité est une désacralisation du sacré. Ils rencontrent aussi un écho sur un versant de la conscience écologique, qui se déclare hostile à la mobilité, par principe et non pas à cause de la pollution, mais aussi à tout déplacement, même en train, parce ce qu’on « n’a pas besoin de faire des kilomètres », alors qu’on serait mieux dans un espace local vivant en circuit fermé.

Même le GIEC considère qu’un monde démondialisé serait meilleur, ignorant les effets positifs de la circulation des idées et des personnes. Entre ces deux mondes, il va bien falloir en inventer un troisième qui donne toute sa place à l’épaisseur psychique, sociale du rapport au lieu fixe ou mobile. C’est du moins ce que j’essaie de faire.

Dans un débat comme celui autour de l’énorme projet de transports qu’est le Grand Paris Express, une infrastructure conçue pour favoriser la mobilité des franciliens et le matching offre et demande d’emploi, l’opposition se cristallise souvent sur l’idée qu’il s’agit d’un « métro de la mondialisation », du métro des étrangers qui allaient arriver encore plus nombreux par Roissy. Une ministre de l’égalité des territoires a même dit qu’elle ne voulait pas d’un « Dubaï sur Seine ». Comment comprendre cette peur de la mobilité conjuguée à celle de la mondialisation ?

Il y a des modèles de société qui acceptent la pluralité, d’autres qui la refusent. Un exemple très proche de celui du Grand Paris Express : pour notre livre sur la justice spatiale (2), nous avons fait un « focus group » dans le sud de l’Île-de-France. Et nous avons vu que l’obsession de l’interconnaissance y est très forte : nos interlocuteurs veulent pouvoir dire bonjour aux gens qu’ils croisent. À l’inverse, la conquête de l’anonymat – le fait de ne pas dire bonjour –, les citadins ne la considèrent pas comme une malédiction mais comme une liberté. Ils aiment la possibilité de croiser un inconnu qui reste un inconnu. Autrement dit, certains tiennent à choisir leurs voisins tandis que d’autres souhaitent au contraire ne pas les choisir. La dissymétrie vient de ce que ces derniers sont indifférents à ce que d’autres ne voient pas les choses comme eux alors que ceux qui veulent choisir leurs voisins veulent un monde où tout le monde serait comme eux.

L’économiste Philippe Moati a montré que les habitants du Grand Paris avaient très majoritairement envie de vivre dans un quartier qui ressemblait à un village. S’il l’avait choisi, ils en acceptaient parfaitement la mixité sociale et culturelle. En revanche dans le RER, ils avaient de plus en plus de mal à supporter cette mixité qui leur était, alors, imposée. Les réticences à la mobilité tiennent-elles aussi à la méfiance de l’autre que l’on est obligé de croiser dès que l’on bouge ?

Jérôme Fourquet [analyste politique et directeur du département Opinion de l’Ifop] parle de la sécession des élites et du fossé de plus en plus béant entre la partie supérieure de la société et le reste de la population qui expliquerait que les élites auraient de plus en plus de mal à comprendre « la France d’en bas » (3) Je pense que c’est plutôt le contraire. Les nouvelles « élites » émergentes, la « classe créative », aisée ou modeste, sont plutôt composées de personnes qui tirent parti de la diversité, qui n’ont pas peur de l’altérité parce qu’ils se sentent suffisamment forts pour en faire leur affaire. Ces gens-là ne sont pas tentés par la sécession. Ce sont plutôt les autres qui en ont peur. Inversement, le périurbain, c’est typiquement un processus sécessionniste face à l’altérité.

On préfère rester avec des personnes qui nous ressemblent, non seulement dans le monde privé, mais dans tous les moments de la vie. Contrairement aux libertariens américains électeurs de Donald Trump, les périurbains européens ne rejettent pas l’État providence, dont ils sont conscients de bénéficier, mais ils considèrent que le compromis avec le reste de la société n’est plus satisfaisant. Ils se sentent mal dans la société, car ils ne s’y voient plus gagnants et ils ont envie de s’en retirer. Je dirai donc qu’on assiste à la tentation de la sécession de la part de groupes qui considèrent que le contrat social n’est plus à leur avantage.

Propos recueillis par Jean Pierre Gonguet

1 Le Pays des Européens. Sylvain Kahn et Jacques Lévy. Odile Jacob. 19,90 €

2 Théorie de la justice spatiale. Géographie du juste et de l’injuste. Jacques Lévy, Jean-Nicolas Fauchille et Ana Povoas. Odile Jacob. 345 pages. 24,90 €

3 1985-2017 : Quand les classes favorisées ont fait sécession. Fondation Jean Jaurès. https://jean-jaures.org/nos-productions/1985-2017-quand-les-classes-favorisees-ont-fait-secession