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Intelligence artificielle et emploi : vous prendrez bien un peu de recul ?

Un peu de bon sens dans un monde de prévisions apocalyptiques. C’est le travail d’Olivier Ezratty qui, dans son dernier livre, montre à quel point les prévisions sur l’impact de l’intelligence artificielle sur l’emploi sont aussi disparates que sujettes à caution.

Olivier Ezratty analyse et commente, depuis plus de 20 ans, le monde des start-up du numérique. Il publie chaque année un guide des start-up, commente l’actualité numérique sur son blog Opinions libres (1) et suit, pas à pas, les avancées de l’intelligence artificielle. Il vient de publier un e-book gratuit sur les usages de l’intelligence artificielle (2). C’est la deuxième édition et c’est plus de 500 pages, dont beaucoup sont consacrées à la question des métiers et de l’emploi.

De manière posée, car l’un des objectifs d’Olivier Ezratty est de mettre un peu de bon sens dans la prospective. Il s’est, par exemple, livré à un recensement de toutes les prévisions qui ont été faites sur l’avenir de l’emploi et de l’intelligence artificielle, qui saturent « l’espace médiatique depuis 2015 avec des propos qui se focalisent sur le pour et le contre de l’IA plutôt que sur ses aspects tangibles allant des techniques de l’IA à ses applications » (3).

« La destruction nette d’emplois liée à l’IA à l’horizon 2023-2025, écrit ainsi Olivier Ezratty, se situe selon les études entre 6% à 47%, avec des prévisions qui suivent une tendance baissière, la principale prévision de 47% datant de 2013 et celles de 6% à 7% datant de 2016. Plus récemment, des études ont même prévu un solde d’emploi positif à un horizon d’une douzaine d’années ! Ça donne une belle marge d’erreur et de manœuvre ! ». Et effectivement, les bourdes ou imprécisions sont légions depuis que « John Maynard Keynes se faisait déjà l’écho des risques de pertes d’emploi liées à l’automatisation en 1933, avant même que les ordinateurs fassent leur apparition ». C’est en fait depuis 2013 que les prospectivistes s’affolent, lorsque la première grande étude sur l’impact de l’IA sur le futur de l’emploi, celle de Carl Benedikt Frey et Michael Osborne, évoque la disparition de 47% des emplois aux USA à l’horizon de 2023.

L’étude segmente avec précision les métiers et leurs risques d’être remplacés par des machines. En août 2014, Pew Research Center publie une étude qualitative qui recense l’avis de divers spécialistes dont certains estiment que la moitié des emplois sont menacés à l’horizon 2025. En mars 2015, le FMI leur emboîte le pas, puis Deloitte. Les études pleuvent. Jusqu’à ce que l’OCDE publie une étude qui anticipe que 9% des emplois sont automatisables dans les pays de l’OCDE mais seulement 6% en Corée du Sud et 12% en Autriche avec la France est dans la moyenne à 9%. L’OCDE s’appuie sur la fameuse étude Frey/Osborne de 2013 qu’elle ajuste en corrigeant l’approche de ces derniers par une analyse de l’automatisation des tâches plutôt que des emplois, réduisant par conséquence les destructions d’emplois.

l’IA n’est pas forcément la cause de disparition de métiers.

Depuis, les prévisions oscillent. Le cas le plus significatif étant celui de l’institut Forrester qui en juin 2016 estime que « 16% des emplois aux USA vont être automatisés d’ici 2025 que ce soit par de l’IA, des robots ou de l’automatisation classique » mais que « cela sera compensé par la création de 9% d’emplois nouveaux (8,9 millions), générant une perte nette de 7% d’emplois ».

Forrester refait une étude dans le même sens trois mois après mais, dans la suivante, en avril 2017, elle reporte les échéances en écrivant que « d’ici 2027, l’automatisation va déplacer 17% des emplois aux USA et en créer 10%. On a donc toujours un solde de 7% mais à une échéance plus lointaine ». Au même moment, « PwC (PricewaterhouseCoopers) publie une étude selon laquelle 38% des emplois US vont être automatisés d’ici 2030, dont 61% dans les métiers de la finance. On revient à des prévisions pessimistes. Les pourcentages équivalents sont de 30% sur UK, 35% en Allemagne et 21% au Japon. Ils tablent pour cela sur une généralisation des véhicules autonomes dès 2020 ».

Brookings, Gartner, McKinsey, le MIT plusieurs fois et, bien sûr, PwC encore et encore, ce dernier publiant une étude en juillet 2018 montrant que l’IA détruira à peu près autant d’emplois qu’elle en créera à un horizon assez lointain de 12 ans. Soit pas du tout ce qu’il avait dit un an auparavant. Comme le dit Olivier Ezratty « c’est très précis. Et probablement à côté de la plaque à cette échéance-là ».

Dernier en date, celui de Gartner, qui prévoit que le solde entre créations et destructions d’em¬plois lié au déploiement de l’IA commencera à être positif à partir de 2020. « Sur quoi est-ce basé ? Sur des enquêtes clients. Ce qui ne veut évidemment rien dire, surtout si les données ne sont pas ajustées, comme dans les sondages politiques. Peu de dirigeants ont le courage d’affirmer dans ces enquêtes qu’ils sont prêts à dégraisser les effectifs grâce à l’automatisation et pour améliorer l’EBITDA* de leur entreprise. Cela ferait désordre ».

Ce méli-mélo prévisionnel se double de fake news. Par exemple : lorsque la presse se fait l’écho d’une étude affirmant que 85% des emplois de 2030 n’existent pas aujourd’hui, en faisant référence à un rapport de l’Institute for the Future, un think-tank californien. Or ce chiffre n’existe pas dans ledit rapport. Mais il a quand même fait le tour du monde et il est pris, depuis, pour argent comptant. Idem pour les chiffres concernant l’emploi des freelances qui prévoient que, IA aidant, ils seraient aussi nombreux que les salariés en 2027. On cherche encore les sources fiables.

Le travail d’Olivier Ezratty est d’autant plus intéressant qu’il explique pourquoi les prévisions sont nécessairement fausses. Et il décortique, métier menacé par métier menacé, pourquoi l’IA n’est pas forcément la cause de disparition de métiers qui auraient de toute façon disparus sans elle ou met en avant d’autres qui, contrairement aux études, ne sont pas prêts de disparaître : « Le métier souvent mis en avant est celui de chauffeur de poids lourd. Mais il faudra probablement plus de temps qu’une douzaine d’année pour transformer complètement ce métier. Dans un premier temps, nous aurons surtout des chauffeurs qui rouleront dans des camions semi-autonomes ».

J-P.G.

* Le bénéfice avant intérêts, impôts, dépréciation et amortissement (BAIIDA) ou, en anglais, earnings before interest, taxes, depreciation, and amortization (EBITDA) désigne, en finance, le bénéfice d’une société avant que n’en soient soustraits les intérêts, les impôts et taxes, les dotations aux amortissements et les provisions sur immobilisations (mais après dotations aux provisions sur stocks et créances clients).

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