Marché du travail

Jeunes et vieux au travail : changer les mentalités

Retraites massivement médiocres, précarisation et situation des travailleurs seniors, co-existence difficile au travail entre jeunes et vieux mais aussi « société de l’accompagnement », nouvelle organisation collective et gisement d’emplois très qualifiés ou non dans le secteur des soins à la personne… Le sociologue Serge Guérin (1962) est l’un des pionniers en France de ces nouvelles questions qui s’imposent aux débats publics.

Publié le 06/09/2012 Mise à jour le 14/03/2018

Emploiparlonsnet : Vous avez alerté cet été par une tribune dans Le Monde, co-rédigée avec le géographe Christophe Guilluy, sur le problème des retraités pauvres dont le nombre ne cesse de croître. Comment améliorer cette situation ?

SERGE GUERIN : Oui, nous avons montré que près des deux tiers des retraités sont issus des milieux populaires (anciens ouvriers, employés ou agriculteurs). A cela il faudrait ajouter une partie des travailleurs indépendants, mais aussi, petits entrepreneurs ou artisans. Ce sont les “retraités populaires”. Une catégorie dont la situation géographique, sociale et culturelle est identique à celle de l’ensemble des milieux populaires.Ils vivent souvent loin des centres urbains, ont des difficultés d’accès aux transports et aux services publics. Comme leurs cadets des classes populaires, ces retraités vivent dans une fragilité sociale croissante. Pour l’essentiel ces ménages disposent de revenus modestes voire très faibles : autour de 1100 euros par mois. Non seulement la moitié des retraités doit vivre avec tout juste le smic, mais un million d’entre eux, et principalement des femmes, se retrouve avec des revenus inférieurs au seuil de pauvreté. Avec les nouvelles règles, ils peuvent, certes, cumuler façilement un emploi avec leur retraite, mais leur expertise ne leur permet pas beaucoup de latitudes, sauf pour les métiers du petit œuvre en batiment ou de services à faible valeur ajoutée (gardiennage, promenade de chiens…) .

Plus grave encore, l’importance de ce phénomène social va continuer de croître. Avec la précarité croissante qui touche toujours plus de salariés et la baisse du taux net de remplacement du revenu salarial médian qui est descendu à 65 %, selon l’OCDE, le niveau médian des pensions pour les nouveaux retraités populaires se situe à moins de 850 euros par mois. Bien en-dessous du seuil de pauvreté. Il est d’ailleurs intéressant de noter qu’aucune étude ne semble avoir estimé les revenus réels des nouveaux retraités.

Il faut certainement penser en termes de territoire pour adapter l’offre et l’organisation des services publics et des structures d’accompagnement aux réalités des personnes. Par ailleurs, l’enjeu est de soutenir les actions de la société civile du type ressourcerie, troc, prévention santé/nutrition… Le vrai changement c’est que de plus en plus les retraités – mais aussi d’autres catégories populaires, s’auto-organisent pour faire face à la décroissance de leur pouvoir d’achat.
Il ne s’agira pas de multiplier la présence « en dure » des services publics. En revanche, il faudra impérativement les mutualiser et jouer sur des systèmes plus souples et plus mobiles. Surtout une politique d’accompagnement adaptée aux territoires repose sur la délégation d’action et de moyens au monde associatif ou à l’économie sociale et solidaire qui sont souvent plus réactifs, plus légitimes et moins couteux.

En parallèle, il importe de tenir un discours qui valorise et rassure ces publics. Enfin, les retraités populaires posent la problématique d’une retraite minimale. Et aussi d’un plafond maximal pour les retraités les plus privilégiés.
EPN : Faut-il repousser l’âge de la retraite à 65 ans, ce qui permettrait selon certains, l’élévation de près de 5 % du PIB par habitant et l’évolution du système social ?

SG : Un parlementaire avait fait voter un système pénalisant le licenciement de salariés seniors, en effet. Elle a eu pour effet paradoxal et du coup pervers de réduire encore un peu plus l’emploi des seniors ou de conduire les entreprises à les licencier avant l’âge fatidique…
Repousser l’âge de la retraite peut se faire à deux conditions : prendre en compte les parcours des personnes et mesurer qu’aujourd’hui, dans certaines branches et pour les salariés peu ou mal qualifiés, le risque est d’être plus longtemps au chômage.

EPN : A quoi selon vous pourrait ressembler un monde du travail intergénérationnel ?

SG : C’est un monde qui remplacera la logique de compétition par celle de la coopération et de la transmission. Les différentes générations apportent chacune leur expérience, leur façon de faire, leur motivation. Le jeu est de permettre que la mayonnaise prenne. Jusqu’à présent on est dans le déni et le mépris : les jeunes considérés comme peu mobilisés et les seniors définis comme guère mobilisables… Un monde du travail intergénérationnel s’est aussi un monde qui accepte que la course puisse s’arrêter. Qu’il soit possible d’appuyer sur le bouton « pause ». C’est un monde qui sorte de la quantité pour prendre en compte la qualité. On va moins vite et on fait mieux. On produit moins et on gâche moins.
Il faut espérer que les futurs « contrats de génération » lancés par le gouvernement puissent contribuer à changer les mentalités et faire prendre conscience de l’efficacité de la complémentarité intergénérationnelle.
EPN : Vous théorisez depuis quelques années déjà sur la « société d’accompagnement » et du care (prendre soin des autres).  Quels sont les nouveaux métiers ou filières que ces nouveaux besoins de la société réclament ?

SG : La société de l’accompagnement exprime d’abord la prise de conscience qu’une part croissante de la population est fragilisée et ne peut continuer la crse à la productivité. Le vieillissement, la hausse du nombre de personnes fragiles, les besoins croissant en termes d’accompagnement de la petite enfance au grand âge, devraient contribuer à changer le paysage de l’emploi. Il y a des gisements remarquables dans le développement de multiples métiers de service centrés sur le lien social, le prendre soin, le care. Des métiers et des activités, majoritairement effectués par des femmes, qui prennent une part croissante de l’activité économique globale et des emplois. Ces métiers relèvent de hautes qualifications, ou, au contraire, d’une formation relativement restreinte. Des métiers de service à la personne, de soin à l’autre, à la personne fragile, vieillissante, ou simplement en difficulté d’assumer une multitude de rôles. Bref des métiers de l’humain.
EPN : Dans cette nouvelle approche, quel serait le rôle de l’Etat ?

SG : L’Etat ne peut pas tout faire. A force de vouloir tout suivre il perd en efficacité. Et en plus aujourd’hui, il n’a plus les moyens économiques de cette volonté. Il doit donner un cadre, orienter, montrer le chemin. C’est la politique au sens noble du terme. L’Etat doit s’appuyer à la fois sur les collectivités locales et territoriales et sur les secteurs de l’économie sociale (associations, groupe associatifs, entreprises sociales, mutuelles…).

EPN : Comment intégrer l’idée de vieillesse dans le monde du travail, lorsque celle-ci évoque plutôt la fragilité sociale, physique et psychique ?

SG : Il faut rajeunir le regard sur l’âge ! Nous ne vieillissons pas tous de la même manière au travail. Sans compter que certaines activités sont plus pénibles, physiquement ou psychologiquement que d’autres. Il importe de valoriser l’expérience, le savoir-faire et le savoir relationnel dans seniors. Il convient aussi d’avoir en tête que le corps social de l’entreprise ne peut être totalement divergent de celui du marché qui lui aussi prend de l’âge. Enfin, il s’agit d’adapter les conditions de travail, en particulier l’ergonomie et l’organisation du temps, pour favoriser la meilleure mobilisation des plus âgés. En sachant que cette démarche aura aussi des effets positifs à court terme pour les plus jeunes… qui vieilliront moins vite au travail grâce à ces mêmes adaptations.
Recueilli par Emmanuel Lemieux – Lesinfluences.fr

La nouvelle société des seniors, de Serge Guérin, Michalon, Paris,  2011, (2ème édition).
Contribution « Demain, guerre des générations ou société de la coopération : deux scenarii » in Regards sur un XXIe siècle en mouvement, Ellipses, Paris,  2012.
Le blog de Serge Guérin :
http://alternatives-economiques.fr/blogs/guerin/

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