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Marché du travail

« La compétence est devenue la notion la plus pertinente pour réfléchir sur la mobilité » – Entretien avec Sandrine Aboubadra-Pauly

« Mise en relation d’un savoir, d’un savoir-être et d’un savoir-faire dans un contexte donné ». Cette définition de la compétence, donnée par la Commission Nationale de la Certification Professionnelle, est la plus communément partagée. Mais elle ne suffit pas...

Publié le 25/03/2018 Mise à jour le 27/03/2018

D’où vient cette prépondérance grandissante de la notion de compétence dans la recherche d’emploi ? Employeurs, actifs et organismes professionnels mettent-ils les mêmes choses derrière ce mot ? Comment former à des compétences qui n’existent pas encore ?
Entretien avec Sandrine Aboubadra-Pauly, responsable de projet, Réseau Emploi Compétences de France Stratégie.

Sandrine Aboubadra-Pauly (Copyright : Fonds Social Européen)

Emploi Parlons Net. Que veut dire « être compétent » ? Avoir le bon diplôme, la bonne qualification, avoir du savoir-faire, de l’expérience ou la capacité d’occuper un poste ?

Sandrine Aboubadra-Pauly.  Depuis des décennies les experts, de l’AFPA ou de l’outplacement, ont travaillé sur l’analyse des compétences associées aux emplois. Mais comme chacun a eu sa méthode, il n’y a pas vraiment de référentiel commun. Le mot compétence, dès qu’il est sorti du monde des experts, il y a trois ou quatre ans, a effectivement été un terme un peu valise dans lequel on a pu tout mettre.

EPN. Pourquoi cette notion de compétences émerge-t-elle dans le débat public depuis peu de temps ?

Sandrine Aboubadra-Pauly. La crise de 2008 et le chômage de masse en sont vraisemblablement la cause. Avant, un employeur supposait qu’une personne ayant tel diplôme ou telle expérience aurait telle compétence. La crise et le chômage massif ont complexifié tout cela en élargissant le choix pour les entreprises. Elles ont pu demander, à diplôme égal ou qualification égale, des compétences supplémentaires aux candidats : l’adaptabilité, la créativité, la polyvalence, le sens du contact, etc…. Tous ces termes un peu valises sont apparus sans que l’on ait vraiment des définitions communément partagées.

EPN. C’est une demande des employeurs mais les actifs n’ont-ils pas tout intérêt à développer leurs compétences ?

Sandrine Aboubadra-Pauly. Bien évidemment. La crise a fait apparaître la nécessité de protéger les parcours professionnels. L’idée a donc germé que des gens pouvaient avoir acquis telle ou telle compétence dans tel ou tel métier et que celle-ci pouvait les aider à basculer sur autre métier. Les compétences acquises devenaient transférables ou transversales selon les métiers. Et des organismes comme l’OCDE ont conforté le raisonnement en travaillant sur l’inadéquation des compétences, pour comprendre et mesurer les écarts, ils ont vu que l’on pouvait avoir le bon diplôme mais pas la bonne compétence et que des gens avec un diplôme élevé exerçaient un métier moins qualifié par manque de compétences. Ou l’inverse.

EPN. Le mauvais appariement de l’offre et de la demande d’emploi semble avoir beaucoup joué également.

Sandrine Aboubadra-Pauly. La polémique sur les postes non pourvus dans des métiers en tension a effectivement été le dernier élément qui a lancé le débat sur les compétences. Si des postes ne sont pas pourvus malgré un fort chômage, il est probable pour certains que c’est parce que nous avons un gros problème de compétence. C’est l’essence du rapport de Jean Pisani-Ferry sur le Grand Plan d’Investissement de l’automne dernier.

« La souplesse est tout l’intérêt de l’approche compétences »

EPN. La compétence est-elle la condition d’un bon appariement de l’offre et de la demande de travail ?

Sandrine Aboubadra-Pauly. Elle est en tout cas la bonne maille pour réfléchir sur la mobilité, le changement d’activités ou de métiers. La compétence est devenue, là, la notion la plus pertinente.  Et souvent la plus opérationnelle. S’il existe des compétences identiques dans des métiers à priori différents, il suffit parfois de n’en acquérir qu’une seule supplémentaire pour exercer un autre métier. Cette souplesse est tout l’intérêt de l’approche compétences par rapport à une approche diplôme ou métier, beaucoup plus globale et formelle.

EPN. Va-t-il falloir tout certifier ?

Sandrine Aboubadra-Pauly. Tout normaliser n’est pas forcément souhaitable. Il faut des systèmes un peu souples pour vérifier si les compétences sont bien là.  La méthode de recrutement par simulation de Pôle emploi est par exemple très intéressante, car elle déconstruit un métier et privilégie le repérage des compétences nécessaires au poste de travail proposé. Le candidat fait les activités de ce métier sous un regard extérieur et il est orienté sur ses compétences, pas sur son diplôme ou son absence de diplôme. Le PIX, mis en place par l’éducation nationale, est un certificat de compétence numérique, un outil d’auto-évaluation de ses compétences numériques qui va très loin. Il débouche sur une certification et, à terme, sur un CV sur lequel on pourra mettre son niveau PIX. C’est un outil d’autant plus remarquable qu’il est valable pour tous, jeunes ou moins jeunes, dans la formation initiale ou la formation professionnelle. Il est potentiellement universel.

 

« L’enjeu n’est pas de prévoir à dix ans mais de savoir répondre très rapidement aux transformations »

EPN. Les métiers, avec la révolution numérique, changent très vite et les compétences requises encore plus. Comment peut-on aujourd’hui préparer des gens à des compétences qui n’existent pas encore ?

Sandrine Aboubadra-Pauly. Ce n’est pas effectivement pas simple, mais il ne faut pas exclusivement travailler sur le long terme. Chez France Stratégie, nous avons, par exemple, avec les professionnels du numérique, dressé un paysage à court terme sans forcément, dans un premier temps, entrer dans le détail des compétences requises (voir publication). Comme on a du mal à savoir quelle technologie dominera dans 10 ans, on est resté à 3 à 5 ans, ce qui est encore relativement loin et les professionnels ont dressé une liste de métiers de cœur du numérique, les métiers d’avenir à trois ou cinq ans avec les 3 ou 4 compétences clés associées à ces métiers. L’enjeu n’est pas de faire la liste une fois pour toutes mais, tous les ans a minima, tous les six mois si possible, d’y revenir et de changer ou pas en fonction des évolutions.  Dans le codage par exemple, la compétence du codage est essentielle. Beaucoup plus que la connaissance de codes qui, eux, changent constamment. Cela peut s’appliquer dans d’autres domaines, de la médecine aux transports. Il faut donc faire de la prospective en continu, suivre les nouvelles technologies et les nouvelles compétences qui en découlent et ce n’est pas évident. Prévoir à dix ans n’est pas suffisant. L’enjeu c’est de savoir répondre très rapidement aux transformations.

Propos recueillis par Jean Pierre Gonguet