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La créativité est devenue une compétence clé

Avec l’économie de la connaissance, de nouvelles compétences, comme la résolution de problèmes complexes, la pensée critique et surtout la créativité, deviennent essentielles. Et cela, selon Ken Robinson ou le Forum économique mondial, quel que soit le type d’emploi.

La vidéo a été mise en ligne en février 2006 et elle est devenue la conférence TED la plus vue au monde (près de 50 millions de fois). Chaque jour, au moins 20 000 personnes la regardent. L’universitaire anglais Ken Robinson y explique d’une manière terriblement intelligente et drôle comment l’éducation tue la créativité.

Alors que la créativité est peut-être la compétence essentielle dont ont, ou auront, besoin tous ceux qui rentrent dans la vie professionnelle dans l’économie de la connaissance. Pas un classement français ou international où la créativité ne soit dans les trois premières compétences demandées par les chefs d’entreprise. De l’OCDE (2) à EY, de l’organisation américaine P21 à France Stratégie, toutes les structures estiment que les compétences d’aujourd’hui et du futur se regroupent autour de trois axes de même importance : celui des compétences génériques d’apprentissage, celui des compétences d’innovation et de créativité et celui des compétences de collaboration (3). Le rapport de l’OCDE sur les compétences au XXIe siècle confirme ce que Ken Robinson expliquait dans sa conférence dès 2006, à savoir qu’« il existe peu de programmes de formation des maîtres qui ciblent l’enseignement ou le développement des compétences nécessaires au XXIe siècle ».

L'éducation traditionnelle ne répond ni aux défis du siècle, ni aux besoins des enfants.

Les 10 compétences du futur

Ken Robinson n’est pas un doux rêveur. Dans son dernier rapport sur l’avenir du travail, le Forum économique mondial (Davos) a établi le classement des 10 compétences du futur : la créativité est sur la troisième marche du podium, juste derrière la « pensée critique » et, en numéro un, la « résolution de problèmes complexes ». Il est d’ailleurs absolument étonnant de constater que la résolution de problèmes complexes ne concerne pas l’envoi de voitures électriques sur Mars, mais des questions beaucoup plus pratiques, voire basiques. Le paradoxe est en effet que des emplois extrêmement complexes aujourd’hui vont se simplifier grâce aux technologies, à l’inverse de certains autres reposant sur un savoir-faire manuel ou technique, qui vont devenir plus complexes avec l’essor de ces mêmes technologies. Exemple : la technique en usinage, qui relevait de l’artisanat du métal il y a quelques années, exige maintenant que l’on maîtrise des logiciels d’impression 3D.

Le grand retard de l’éducation

Car tout se joue dans l’éducation, et l’école n’est absolument pas prête, selon Ken Robinson, à travailler sur les compétences et en particulier sur la créativité. Sa conférence a en quelque sorte autorisé à penser ceux qui estimaient, sans vraiment oser le dire, que l’éducation traditionnelle ne répond ni aux défis du siècle, ni aux besoins des enfants et à lancer des projets d’écoles fondés sur la créativité : « La créativité ne relève ni de l’inné, ni de processus en roue libre, sans cadre ni structure, explique-t-il. La créativité, telle que je la définis, consiste à chercher des idées nouvelles qui ont une valeur… en cours de dessin d’école primaire, on ne va pas montrer aux enfants le plafond de la chapelle Sixtine en leur disant : « Voilà où nous en sommes ; faites mieux ! » (Le Monde). Cette valeur doit être définie par les enseignants, en regard du contexte et du niveau des élèves. L’important est que les enfants soient amenés, dans une atmosphère de confiance et d’empathie, à réfléchir par eux-mêmes… ». Pour lui, le jeu est un ressort d’apprentissage majeur ainsi que la réalisation de projets, qui permettent de donner du sens aux apprentissages et de motiver les élèves. Ken Robinson aime bien, dit-il « tout ce qui relève de la culture « maker » que catalysent les « fab labs », ces espaces coopératifs où l’on fabrique des objets grâce, entre autres, aux imprimantes 3D ou la bonne vieille maïeutique, qui place le questionnement au cœur des cours. Ces approches conduisent à des apprentissages très robustes en langues, en sciences, en mathématiques, etc. Elles induisent en outre beaucoup de discipline et de travail. Ceux qui imaginent que créativité rime avec oisiveté en seront pour leurs frais ! ».

La société, l’économie, le travail sont dans une époque de grande rupture et seule la créativité permet d’avancer : « toutes les grandes ruptures ont été accomplies parce que l’être humain sait, parfois, faire preuve de créativité, et non reproduire inlassablement ce qu’il faisait auparavant. L’école doit donner cette compétence aux enfants, car ils vont arriver dans un monde où beaucoup sera à réinventer. L’intelligence artificielle va bouleverser le marché de l’emploi. C’est en cours depuis longtemps dans l’industrie ; c’est imminent dans les services ». Lui-même s’en étonne inlassablement et remarque que le jour où il a donné sa fameuse conférence, à Monterey, dans la Californie de la Silicon Valley, en 2006, les smartphones ou les réseaux sociaux n’existaient quasiment pas.

Adapter l’école aux enfants

Son idée, en développant la créativité, n’est pas d’adapter l’école au monde économique moderne, même si pour lui « ce sera un bénéfice collatéral ». Il souhaite à l’inverse que l’école s’adapte « aux enfants d’aujourd’hui, qui se portent de plus en plus mal, soumis qu’ils sont à l’addiction aux écrans, à la pression scolaire, à la surprotection des parents, au cyber-harcèlement… Partout dans le monde, les taux de dépression et de suicide des jeunes augmentent. Il est délicat, méthodologiquement, de tenter de prouver qu’un dispositif empêche quelque chose d’advenir, surtout pas le suicide, qui procède d’une équation intime et multifactorielle », mais « nous disposons en revanche d’études nombreuses et convergentes sur les effets que produisent les écoles créatives : moins d’abandons, plus de motivation, plus de réussite aux examens, plus de satisfaction des élèves, des enseignants et des parents. Dans des zones très défavorisées, les résultats aux tests ont progressé formidablement, alors qu’à aucun moment, contrairement aux écoles traditionnelles, elles n’ont fixé pour objectif de mieux réussir ces tests. C’est la mise en œuvre d’approches différentes qui le leur a permis… je pense que le moment de bascule se produira quand les gens auront conscience que l’investissement qu’ils consentent pour que les enfants aient un diplôme en passant par le système traditionnel ne rapporte plus autant qu’avant ».

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