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Marché du travail

La fin du travail n’est pas pour demain

Le travail ne peut pas être réduit à un assemblage de tâches plus ou moins remplaçables par des machines et c’est pourquoi, selon la sociologue Patricia Vendramin, les prévisions en matière de destruction d’emploi liées à l’économie digitale sont à prendre avec beaucoup de précautions.

« Plutôt que de remplacer le travail, la technologie déplace les emplois : non seulement entre les maillons successifs des chaînes de valeur, mais aussi entre les métiers et entre les différents statuts du travail. Ce n’est pas la fin du travail qui est en jeu, mais l’érosion de la relation d’emploi ». Patricia Vendramin qui enseigne la sociologie à l’université de Louvain, travaille depuis longtemps sur la question de l’économie digitale. Avec son collègue Gérard Valenduc, elle vient de produire une longue note pour clarifier la question de la disparition des emplois et du travail sous l’impact des nouvelles technologies (1).

La question n’est pas franchement neuve : « faut-il rappeler, écrit-elle, que Marx considérait que le développement des forces productives, notamment le progrès technique, devait réduire au minimum le temps consacré au travail salarié et favoriser ainsi l’émancipation des travailleurs ? » ou que « Keynes prédisait en 1930 que, cent ans plus tard, il suffirait de travailler quinze heures par semaine pour produire toutes les richesses nécessaires au bien-être ? »

« la révolution digitale est en marche depuis presque quarante ans. La turbulence actuelle n’est pas une nouvelle révolution technologique mais la transition difficile et incertaine entre la phase d’installation et la phase de déploiement de cette révolution. » Patricia Wendramin

Quelques récents best sellers sur la fin du travail, ainsi que d’innombrables études de grands cabinets anglo-saxons ne cessent de dresser la liste des emplois, des professions ou même des secteurs industriels supprimés par le numérique ou l’intelligence artificielle. Beaucoup de ces prévisions sont, peu ou prou, démenties par les faits. Mais l’important est qu’elles ont surtout permis, malgré leurs imperfections, de mettre en évidence le phénomène central du numérique, qui est la question des frontières du travail : « entre le travail rémunéré ou non, formel ou informel, entre le travail et les activités productives ou créatives réalisées en dehors du travail… la digitalisation vient brouiller ces frontières… L’horizon n’est donc pas celui de la fin du travail mais d’une remise en question de la centralité de l’emploi, puisque celui-ci occupera une place de moins en moins importante parmi les diverses formes du « faire » ».

Patricia Wendramin essaie de recadrer posément le débat : « la révolution digitale est en marche depuis presque quarante ans. La turbulence actuelle n’est pas une nouvelle révolution technologique mais la transition difficile et incertaine entre la phase d’installation et la phase de déploiement de cette révolution. En fait, beaucoup trop de chercheurs raisonnent comme si les innovations technologiques étaient immédiatement disponibles pour tous et partout, dès qu’elles sont au point. C’est faire l’impasse sur les processus complexes de diffusion des innovations dans l’économie et dans la société ».

Elle explique ainsi à travers différents exemples dont celui du smartphone comment une innovation dépend de combinaisons lentes et complexes avec d’autres innovations et comment, ensuite, l’adoption d’une nouvelle génération de technologies est un processus progressif et inégalitaire. Si les innovations s’accélèrent, leurs combinaisons, les régulations et freins divers, les disparités dans leur appropriation rendent les prévisions en matière d’emploi et de travail pour le moins aléatoires. Si l’on ajoute à cela, selon la sociologue belge, que les calculs sur l’évolution de la productivité liée aux nouvelles technologies sont encore « incertains », la question de la fin du travail ne se pose pas avec autant d’évidence que beaucoup le disent.

Les prévisions de destructions d’emplois d’aujourd’hui sont donc autant sujettes à caution que toutes celles des années 70 sur les conséquences de la micro-électronique.

Et celle de la fin des emplois encore moins. D’autant qu’elle reprend les travaux importants de Frey et Osborne et de l’OCDE sur la probabilité de disparition des emplois pour apporter une vision un peu plus complexe car, pour elle, « un métier ne se définit pas seulement par un assemblage de tâches, mais aussi par un positionnement dans une organisation, par des compétences acquises dans la formation et par l’expérience, par une trajectoire ou une carrière, par l’appartenance à un collectif de travail ou un groupe professionnel ». Cela veut dire que la plupart des experts en robotique et intelligence artificielle travaillent trop avec, en tête, l’idée du déterminisme technologique alors que le défi majeur n’est pas tant la disparition des emplois que la transformation de ceux-ci.

En clair la plupart des métiers comportent des tâches qui ont une probabilité tantôt forte, moyenne ou faible de substitution par des machines intelligentes mais « leur assemblage varie d’un emploi à l’autre, selon les choix effectués par les employeurs en matière d’organisation du travail, de gestion des compétences, de stratégie d’innovation » ou, tout autant de la manière dont « les salariés eux-mêmes ont une certaine intuition de l’évolution technologique et ils tendent à privilégier, dans leur panier de tâches, celles qui entrent le moins en compétition avec les performances des machines intelligentes ».

L’analyse des situations de travail est aussi importante que l’évaluation du potentiel d’automatisation pour Patricia Wendramin. Et donc celle des formations et des compétences. Les prévisions de destructions d’emplois d’aujourd’hui sont donc autant sujettes à caution que toutes celles des années 70 sur les conséquences de la micro-électronique et, d’ailleurs, depuis le début des années 1980, la perspective du remplacement de l’humain par la machine a ressurgi à plusieurs reprises pour s’estomper peu après.

L’essentiel est que le travail ne peut pas être réduit à un assemblage de tâches plus ou moins remplaçables par des machines. Mais, et c’est l’apport de la sociologie, le travail est une valeur constitutive de la société, elle confère une identité sociale, fournit des droits et « au cours des derniers siècles, des couches de signification nouvelles sont venues enrichir le concept de travail et les attentes que les individus posaient sur lui ».  Or cette signification sociale du travail trouve généralement trop peu d’espace dans les débats sur la fin du travail, de même que dans les controverses autour du revenu de base : « postuler une disparition, même partielle, du travail, compensée par un revenu de base, écrit-elle, est un scénario construit sur une conception réductrice du travail dans laquelle sa dimension sociale est trop peu présente ».

Au bout du compte, la technologie aura contribué à déplacer le travail bien plus qu’à le remplacer et… « ces développements mettent à l’épreuve les fondements de la relation d’emploi. La notion de lieu de travail est remise en question, de même que la signification et la mesure du temps de travail. La formation des salaires est mise en cause par les pratiques en vigueur dans l’économie de plateforme. Les liens de subordination deviennent plus flous. La représentation collective et la négociation sociale doivent s’élargir vers de nouvelles formes d’organisation de la solidarité dans des univers professionnels de plus en plus diversifiés et dispersés. Tout ceci contribue à une érosion de la relation salariale et des protections qui lui sont associées. L’évaluation des impacts de la digitalisation sur l’emploi ne peut donc pas se limiter aux effets de substitution du travail humain par des machines intelligentes. Elle doit aussi prendre en compte les effets de substitution des emplois standard par un éventail de plus en plus large de nouvelles formes d’emploi, ainsi que les évolutions de la signification du travail et de la place du travail dans la société ».

J-P.G.

(1) La fin du travail n’est pas pour demain. Gérard Valenduc et Patricia Vendramin. Notes de prospective de l’ETUI n°6. Mars 2019.

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