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Le management, héritier sophistiqué du taylorisme, envahit toute la société

Un Canadien et un Français, l’un philosophe, l’autre économiste, décortiquent dans deux livres qui se complètent la manière dont le management est sorti de l’entreprise et a pris le pas dans toutes les organisations, obligeant tous et chacun, à être de plus en plus « médiocre » dans son travail comme à l’extérieur pour ne pas se faire exclure. Stimulant.

Publié le 04/04/2016 Mise à jour le 23/03/2018

Les techniques de gestion des ressources humaines, le management des entreprises, tirent non seulement les salariés, mais aussi les citoyens, vers le bas, « vers la médiocrité ». C’est la thèse que développe le philosophe Alain Deneault dans son livre « La médiocratie » et dont Thibault Le Texier n’est pas loin non plus dans le sien « Le maniement des hommes ». Le philosophe s’en prend « aux organisations, procédures et pensées préétablies, dont le management veille sciemment au bon fonctionnement, et qui enjoint à ceux qui y sont soumis une production et une pensée moyennes ». Avant, dans le régime taylorien, le travail devait correspondre à une moyenne, tous et chacun devaient être interchangeables afin de le rendre interchangeable, « le management et sa théorie de la gouvernance » consistent à soumettre tout genre d’organisation consiste à soumettre tout genre d’organisation (instituions internationales, universités, associations civiques etc…) à une modalité de pensée unique. La médiocrité ne renvoie donc pas à l’incompétence ou au fait des incapables mais à la moyenne impérative, même lorsqu’on peut prétendre à mieux » (3).

« Etre médiocre ce n’est pas être incompétent, c’est jouer le jeu »

Deneault reprend la mythique histoire du principe de Peter ou une institutrice se fait renvoyer pour ne pas avoir respecté le programme, alors que tous ses élèves aient obtenu les meilleures notes de l’école. Et il applique cela aux métiers où des gens travaillent 20 ou 25 ans dans la restauration rapide sans rien connaitre à la question culinaire, ou à vendre des assurances alors qu’ils ne savent même pas comment elles fonctionnent. Ou même aux spéculateurs financiers. Ce qui importe n’est pas de connaitre la finance mais de respecter les gestes et les réflexes, de devenir médiocre pour éviter de se faire exclure. « L’économie nous rend stupides, dit-il : on se félicite parce ce qu’on vend des armes, des avions de luxe à des oligarques, en somnambules, sans voir plus loin ». Et il ajoute : « La médiocratie vient d’abord de la division et de l’industrialisation du travail qui ont transformé les métiers en emplois. Marx l’a décrit dès 1849. En réduisant le travail à une force puis à un coût, le capitalisme l’a dévitalisé, le taylorisme en a poussé la standardisation jusqu’à ses dernières logiques. Les métiers se sont ainsi progressivement perdus, le travail est devenu une prestation moyenne désincarnée ».

Et le philosophe canadien parle même de la « révolution anesthésiante de l’entreprise », un peu comme Thibault Le Texier, chercheur en sciences humaines pourrait en parler. « La « rationalité managériale » vise l’efficacité, l’organisation, le contrôle et la rationalisation. Par exemple, on standardise les environnements et les façons d’interagir avec eux, on rationalise la taille des pièces, la place des meubles, la hauteur des tables. A terme, toutes les tables du monde seront probablement à la même hauteur ! Si certains métiers sont davantage préservés, plus aucun territoire n’est imperméable à cette logique managériale. Même à l’hôpital, à l’école, dans la fonction publique, beaucoup de savoir-faire informels finissent par être codifiés » explique-t-il. Les deux auteurs expliquent longuement en quoi le management d’aujourd’hui n’est que l’héritier sophistiqué du taylorisme. Thibault Le Texier ne nie pas l’influence positive de l’entreprise (amélioration du quotidien à l’émancipation sociale) mais il dit que « le management est souvent regardé comme une technique neutre et sans danger, une simple question d’efficacité. Le fait qu’il passe ainsi inaperçu, alors même qu’il imprègne en profondeur nos institutions et nos valeurs, est l’une de ses grandes forces. Il est donc plus que temps de le passer au crible de la critique….Nous sommes si imprégnés par la logique de l’entreprise que nous l’appliquons à nos propres vies ».

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