Marché du travail

« Le meilleur passeport pour l’emploi reste la compétence technique », entretien avec Bertrand Martinot

Bertrand Martinot est économiste et spécialiste des questions de l’emploi. Il dirige le pôle Développement Économique, Emploi et Formation du conseil régional d’Île-de-France. Entretien.

EPN. Les compétences douces, non techniques, peuvent-elles prendre le pas sur les compétences techniques dans les processus d’embauche ?

Bertrand Martinot. Je ne pense pas qu’il faille laisser croire que les embauches vont se faire d’abord sur les compétences douces ou sur le savoir-être. Elles se font et vont continuer à se faire sur des connaissances techniques et le savoir-faire. Et particulièrement dans les métiers en tension. L’Île-de-France manque par exemple de soudeurs ou de chaudronnier. Les chefs d’entreprise cherchent des soudeurs qui savent souder, ils ne s’intéressent pas aux compétences douces. Et dans tous les métiers en tension, ce sont les compétences techniques qui sont demandées. Il faut donc un peu relativiser cette idée qui germe : les compétences douces peuvent devenir plus importantes que les qualifications dans les processus de recrutement. En revanche, il faut accepter l’idée que l’équilibre général des compétences se modifie et que les compétences douces montent en puissance face aux compétences techniques.

EPN. De plus en plus de qualifications techniques se périmant rapidement, les critères d’embauche devraient-ils logiquement évoluer ?

Bertrand Martinot. Oui. Mais l’erreur est de croire que, puisque les qualifications peuvent devenir rapidement obsolètes, il ne faut plus en faire une priorité et développer en revanche le travail sur les compétences. Ce n’est pas parce qu’une qualification peut devenir obsolète qu’il ne faut pas l’enseigner : tout le monde sait que les plombiers n’exerceront plus dans 20 ans leur métier de la même manière, les capteurs des bâtiments intelligents vont tout changer pour eux. On peut aussi penser que d’ici 2040, la plupart des camions de livraisons sur l’autoroute A1 seront autonomes. Faut-il pour autant ne pas enseigner la plomberie ou ne pas former de chauffeurs ? Sous prétexte que les codes changent tous les six mois, faut-il ne pas former de codeurs ? Le meilleur passeport pour l’emploi reste la compétence technique. Et certaines compétences qui n’étaient, il y a quelques années, que des compétences douces, comme par exemple la familiarité avec les outils digitaux, sont devenues des compétences techniques indispensables dans la plupart des métiers. Savoir se servir d’Excel, savoir chercher sur Internet, avoir une culture du digital n’est plus une compétence douce, mais une compétence technique quasi obligatoire. Comprendre le codage le deviendra vraisemblablement.

EPN. La réflexion sur les compétences concerne donc plutôt, selon vous, les emplois qui n’exigent pas de savoir-faire technique ?

Bertrand Martinot. Cela concerne d’abord les métiers non qualifiés du tertiaire. Pour travailler par exemple chez Amazon, ce sont les compétences douces qui sont indispensables, l’adaptabilité en premier lieu. Pas besoin de compétences techniques fortes pour être embauché. Cela concerne aussi ceux qui sont loin de l’emploi. Mais là aussi, il y a des contradictions. Avec les jeunes, par exemple, qui sont un peu en délicatesse avec l’éducation nationale : à quoi cela sert-il de donner de nouveaux des cours d’anglais à un jeune qui est supposé l’apprendre depuis 7 ans et qui ne sait pas aligner trois mots ? L’urgence c’est de le mettre au travail, de lui donner quelques savoirs techniques pour qu’il puisse s’insérer rapidement. Et parier que d’ici quelques années il va, seul ou avec la formation continue, acquérir la culture générale et les compétences qui vont avec. Dans l’urgence, on lui donne quelques savoirs techniques pour le mettre en emploi, mais, d’une certaine manière, on le condamne à une vie professionnelle pauvre ou à se retrouver plus vite au chômage que d’autres. On fait le pari que le système va le tirer vers le haut et que, cinq ou dix ans après son insertion, il commencera à acquérir les compétences qui lui manquent. Le système de formation doit le récupérer.

 

Propos recueillis par Jean Pierre Gonguet

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