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Innovation & Société

Le numérique et le nouveau contrat social

Jean Tirole et Fredéric Mazzella d’un côté, Bernard Stiegler de l’autre : deux entretiens récents dans la presse montrent comment économistes, chefs d’entreprise et philosophes abordent différemment l’organisation des sociétés où le temps se libère de plus en plus sous l’impact technologique. L’emploi y perd. Le travail y gagne.

Publié le 17/12/2015 Mise à jour le 20/04/2018

Jean Tirole, le Prix Nobel d’Economie, n’est pas totalement optimiste sur les conséquences de la révolution numérique : « Le pouvoir d’achat global sera considérablement accru », admet-il dans un entretien croisé avec Frederic Mazzella, le fondateur de Blablacar. « Par contre, la numérisation de l’économie pourrait aggraver l’inégalité à la fois au niveau national et entre pays. Les pays émergents verront le modèle qui leur a été si utile pour sortir de la pauvreté remis en question par les robots et l’intelligence artificielle. Dans les pays développés, les innovateurs captent une partie croissante de la valeur ajoutée au détriment du travail et du capital. Aucun emploi n’est à l’abri ; après les emplois codifiables et donc aisément remplaçables par la machine, les professions historiquement stables, comme celles de médecin ou de professeur, seront à leur tour menacées. Mais la numérisation aura aussi des conséquences favorables en termes d’égalité, car du fait des rendements d’échelle, l’éducation et la médecine de haut niveau pourront être dispensées en masse, mettant on l’espère fin à l’inquiétude actuelle sur les limites de notre modèle social devenu trop coûteux ».

Il doute toutefois de la fin du salariat que beaucoup prédisent : « Allons-nous vers une généralisation du statut du travailleur indépendant et la disparition de la relation de salariat comme de nombreux observateurs le prédisent? Je ne sais pas, mais je parierais plutôt sur un déplacement progressif vers plus de travail indépendant, et en aucun cas sur la disparition du salariat ».

Pas sûr, estime Bernard Stiegler. Le philosophe qui continue ses recherches sur le travail vient de donner un entretien à Society où il explique que le déclin progressif de l’emploi à cause de l’impact des technologies est peut être une bonne nouvelle pour le travail en lui-même. Sa thèse : la différence entre la révolution technologique d’aujourd’hui et les précédentes est que l’actuelle crée des machines et des robots qui n’ont plus besoin de l’homme pour fonctionner. L’effet schumpeterien n’existe plus. Le bon côté est que cela dégage « une perspective essentielle : la société de demain devra tirer de chacun de nous le meilleur aussi souvent possible. Or ce meilleur c’est ce que nous faisons de bonne volonté. Lorsque je suis libre de mon temps et que je m’adonne à ce que j’aime, je donne le meilleur de moi-même ». Les sociétés actuelles sont des sociétés du temps gaspillé et des sociétés qui, avec l’uberisation grandissante, d’une précarisation croissante, d’une prolétarisation qui touche tous les secteurs de l’emploi : « Uber est le parfait représentant d’un système ultralibéral qui repose sur l’idée que les individus seraient plus intelligents rassemblés en foules d’individus sans aucune relation les uns avec les autres, plutôt que réunis au sein de groupes constitués par concertation. Je ne crois pas à la foule ».

Et surtout pas à la « sagesse des foules » c’est-à-dire les Big Data et l’automatisation progressive des comportements. L’entretien est passionnant (et clair, ce qui n’est pas forcément le cas des livres de Bernard Stiegler) et le philosophe essaie de définir ce que pourrait le nouveau contrat social dans une société où le temps va de plus en plus se libérer et où il doit être redistribué de telle manière que plus personne n’ait la hantise de tomber dans la misère du jour au lendemain et puisse donner son meilleur.

Frédéric Mazzela ne se serait peut-être pas loin de lui donner raison lorsqu’il suggère à Jean Tirole de ne pas trop caricaturer la révolution numérique : « C’est en fait particulièrement évident chez BlaBlaCar puisque nous avons une moyenne d’âge très jeune de 29 ans, et plus de 30 nationalités au sein de notre équipe de 400 collaborateurs…. Ce que je remarque, c’est que notre nouvelle génération semble moins en quête d’un travail que d’une raison d’être. La portée de ce que l’on fait et les valeurs défendues donnent un sens à notre travail, et c’est avant tout ce que recherchent les collaborateurs de 2015. Au fond, c’est un retour à la raison pour laquelle nous travaillons : servir son prochain et construire un monde meilleur. Aussi, chez BlaBlaCar, nous accordons une large place à l’autonomie et à la responsabilisation de chacun. L’organisation est très horizontale et nous fonctionnons plutôt par cercles de projets. Nous avons également « crowdsourcé » (c’est-à-dire réfléchi et défini tous ensemble) nos valeurs »

Jean Pierre Gonguet

 

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