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Marché du travail

« Le sens joue un rôle de protection contre les agressions, le stress professionnel. Il est protecteur. »

Professeur des universités en psychologie du conseil et de l'orientation à l’Institut national d'étude du travail et d'orientation professionnelle (Cnam-Inetop), Jean-Luc Bernaud a créé en 2012 un dispositif qui vise à accompagner les salariés ou demandeurs d’emploi dans leur recherche de sens, au travail, mais aussi dans la vie et, ainsi, à faire des choix éclairés lors de transitions professionnelles. Selon lui, trouver du sens, notamment dans son travail, est fondamental et protecteur.

En quoi consiste le dispositif SVST (Sens de la vie, sens du travail)*, que vous avez créé en 2012 au Conservatoire nationale des arts et métiers (Cnam) ?

Son objectif est d’accompagner des salariés ou demandeurs d’emploi en transition de carrière, de les aider à faire le point à un moment de leur vie. Ce dispositif consiste donc en un temps de pause, de réflexion, qui n’aboutit pas nécessairement, contrairement à un bilan de compétences par exemple, sur un projet ou un changement concret. C’est une occasion assez unique de s’interroger sur ce qu’on fait de sa vie, sur ses choix fondamentaux, de les mettre en dialogue avec d’autres et, à partir de là, de construire une réflexion et les modalités d’action qui vont permettre de prendre en main son avenir.

Cela aide, en fait, la personne à être actrice de sa vie et à donner davantage de sens à ce qu’elle fait ou envisage de faire. Ce positionnement est un peu original : nous ne sommes ni en psychothérapie, ni exclusivement centrés sur le travail. Il ne s’agit pas non plus d’une prestation de coaching, ou d’un bilan de compétence, ceux-ci ayant pour but de trouver une solution à court terme. C’est aussi un cadre qui permet de rencontrer d’autres personnes. Nous avons en effet développé une dimension de groupe.

Comment ce dispositif se déroule-t-il ?

Il comprend sept à huit séances de trois à quatre heures, sur une période de deux à trois mois. Plusieurs formats existent : l’accompagnement peut être individuel, en groupe (10 à 12 personnes suivies par deux animateurs) ou hybride (en groupe, avec quelques séances individuelles). Nous nous appuyons sur un ensemble d’outils regroupés dans un carnet de bord, avec des supports, des méthodes d’auto-questionnement, des vidéos en ligne, des exercices à réaliser en dehors des séances, et qui font l’objet, ensuite, d’échanges au cours des séances.

Cette démarche est pensée pour être progressive : il s’agit d’amener la personne à construire des repères et lui donner une capacité à penser sa vie et son rapport au travail, puis à choisir de façon auto-déterminée les éléments qui vont présider à leur construction.

Que faites-vous durant ces séances ?

Chacune est assortie d’objectifs précis, avec des modalités très interactives : dialogue, échanges, reformulations, interprétations, exercices pratiques… Je précise que nous passons auparavant, lors d’une « séance 0 », une heure avec chaque personne, afin d’étudier la faisabilité d’une entrée dans le dispositif… Dans certains cas par exemple, tels qu’un burn-out, un suivi médical ou psychothérapeutique peut être nécessaire en amont. Ensuite, la première séance porte sur le sens : ce que c’est pour la personne, ce qui est en jeu dans son existence.

La deuxième est consacrée à l’analyse des valeurs, socles fondamentaux, existentiels, la troisième à l’analyse des parcours de vie ou professionnels chez d’autres et la quatrième au sens du travail, notamment en s’appuyant sur une analyse nouvelle et dynamique des offres d’emploi visés. Pendant la cinquième séance, nous évoquons les intentions d’avenir : il ne s’agit pas de travailler sur un projet déterminé, mais d’identifier les stratégies, les possibles, les obstacles et contraintes, les injonctions de son entourage. La sixième séance favorise le développement d’un mieux-être au travail et dans la vie.

Enfin, la dernière séance permet de faire une synthèse : chaque participant doit alors présenter sa démarche, en l’illustrant via un ensemble de supports.

Si aucun projet concret n’émerge à la fin du dispositif, que se passe-t-il ?

Il permet de repartir non pas avec la certitude d’avoir trouvé le sens de sa vie ou d’avoir compris le sens de son travail, mais avec une capacité à comprendre et à lire sa vie personnelle et professionnelle, à l’interpréter, à identifier un certain nombre de repères et de jalons et à se sentir un peu plus libre pour la suite. Certains participants repartent avec des projets concrets, parce que le dispositif les a boostés, alors que d’autres vont plutôt régler un certain nombre de problèmes dans un premier temps, procédant par étape. Mais attention : le dispositif ne s’arrête pas à la réflexivité.

En effet, nous insistons aussi beaucoup sur l’engagement, sur le rapport à l’action, sur le « faire », une des dimensions fondamentales du sens. Cela passe par l’expérimentation et la confrontation, dimensions pendant lesquelles nous les accompagnons. Ce travail est plus profond qu’un bilan de compétences, que j’ai également eu l’occasion de pratiquer. En effet, on touche ici à la signification profonde de son rapport au monde, à la place des autres dans sa vie… La transformation est donc généralement assez visible entre la première et la dernière séance.

Comment accède-t-on à ce dispositif ?

Le partenariat initial a été développé entre le Cnam et le réseau Cité des métiers, à Paris, où nous avons formé l’ensemble des professionnels et où des intervenants de Pôle emploi sont également détachés. Je précise que cette prestation est gratuite. Il est possible de s’inscrire via le dispositif Inetop ou par le réseau Cité des métiers. Au Cnam, nous accompagnons chaque année une vingtaine de personnes. Le réseau Cité des métiers autour d’une centaine.

Et le dispositif est également accessible ailleurs, parfois dans une version reconfigurée car il autorise beaucoup de variations : au sein de Pôle emploi par exemple, où j’ai formé la quasi-totalité des psychologues du travail, ou encore dans des milieux associatifs ou cabinets privés. Les outils sont en outre en « open access », car nous avons voulu encourager une large diffusion.

Pourquoi le sens du travail est, selon vous, si important ?

Je précise que « le sens » n’est pas un concept abstrait : il est possible de mesurer et d’évaluer son impact sur la santé physique ou mentale, comme le montrent trois décennies de recherches à ce sujet… De nombreuses enquêtes démontrent que l’être humain a besoin de donner du sens à sa vie. Sinon il y a malaise, une longévité réduite, et une qualité de vie qui en pâtit, au travail notamment. Le sens joue un rôle de protection contre les agressions, le stress professionnel, les difficultés de la vie. Il est protecteur. C’est aussi une boussole pour s’orienter, faire des choix éclairés.

Après, il ne faut pas tomber dans le travers opposé en poussant tous les acteurs à s’interroger sur le sens de leur travail et de leur vie s’ils n’en n’éprouvent pas le besoin. Cette quête ne doit pas être permanente, cela devient sinon une obsession. Il faut savoir aussi, à un moment donné, s’en détacher. Le sens est aussi une illusion salvatrice : si nous ne l’atteindrons jamais parfaitement, à un moment donné il faut agir et transformer le sens en quelque chose d’opératoire et d’utile pour l’individu et pour la société.

Selon vous, l’épidémie et le confinement ont-ils impacté le sens que nous donnons au travail ? Cette période aurait-t-elle pu provoquer, chez certains salariés, un manque de motivation, une perte de vue du sens de leur travail, ou du moins une prise de recul… ?

Au Cnam, nous avons poursuivi pendant le confinement notre accompagnement dans le cadre du dispositif SVST… Certes, il s’agit de petits effectifs. Mais je n’ai pas l’impression que les personnes se soient posé des questions fondamentalement différentes. Une bien plus grande rupture a eu lieu entre les années 1990 et les années 2010. Auparavant, ces questions de sens ne se posaient pas avec la même intensité. Mais les gens n’ont pas attendu l’épidémie de Covid-19 pour traverser des crises de mi-temps de vie, pour se poser la question de leur rapport au travail, etc.

Les problèmes de management et d’organisation du travail non plus. L’être humain se saisit aussi de moments, de confrontations, pour vivre ce qu’on peut appeler des crises existentielles. Après, si nous sommes licenciés, ou si nos espoirs sont déçus, je pense notamment aux soignants… Effectivement, dans ces différents cas, un problème de sens pourrait émerger, celui-ci étant souvent associé à des besoins, comme la reconnaissance dans le travail ou la construction d’une identité professionnelle. Mais il faut garder à l’esprit que l’être humain a toujours une histoire, qu’il s’inscrit dans un cheminement, et donc que ce n’est pas seulement cet événement qui va tout bouleverser.

Il y a souvent des prémisses, des signes précurseurs, des doutes, des premières ruptures, un congé sabbatique, une formation, etc. qui favorisent le basculement vers une quête de sens et qui mobilisera l’individu vers de nouvelles évolutions. De ce point de vue, le Covid-19 n’est qu’un élément pour comprendre la dynamique d’évolution personnelle ou professionnelle d’une personne.

A.M.

*Le dispositif a été présenté, notamment, à l’occasion du colloque « Travailler, s’orienter : quel(s) sens de vie ? », qui a eu lieu les 21, 22 et 23 novembre 2019.

 

Pour aller plus loin :

Sens de la vie, sens du travail. Pratiques et méthodes de l’accompagnement en éducation, travail et santé, Jean-Luc Bernaud, Caroline Arnoux-Nicolas, Lin Lhotellier, Paul de Maricourt, Laurent Sovet, Univers Psy, Dunod, octobre 2019.

Introduction à la psychologie existentielle, Jean-Luc Bernaud, Univers Psy, Dunod, juin 2018.

Le site Sens de la vie et sens du travail.

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