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Marché du travail

Les « Bullshit Jobs » ou l’inutilité au travail

L’anthropologue et économiste David Graeber connaît, avec son livre sur les « Bullshit jobs », un succès phénoménal dans le monde entier. Ces « Boulots à la con » se multiplient, mais surtout l’inutilité ressentie par ceux qui les exercent crée, selon lui, un certain malaise social.

Une « ivresse médiatique ». C’est, selon la sociologue Monique Dagnaud, la bonne expression (1) pour qualifier la parution en français de « Bullshit Jobs » de David Graeber dont seul le titre, suffisamment explicite n’a pas été traduit (2). Une pluie d’articles et d’entretiens dans toute la presse francophone et allemande. David Graeber, anthropologue et économiste, enseigne à la London School of Economics et son ouvrage paru en mai en anglais s’est déjà arraché à 100 000 exemplaires dans sa version originale, rarissime pour un ouvrage économique (mais grand public). L’histoire n’est pas tout à fait neuve puisqu’elle remonte à un article de 2013 dans Strike Magazine où, pour la première fois, David Graeber explique pourquoi et comment le système économique actuel produit de plus en plus de tâches inutiles, sans réel intérêt et vides de sens, exercées par des personnes qui ont pleinement conscience de la superficialité de leur contribution à la société (3).

Qu’est-ce que le « boulot à la con » ?

Réponse de l’économiste : « Une forme de travail rémunéré qui est si inutile, dispensable ou nuisible que même l’employée ou l’employé ne peut justifier son existence, même si elle ou il se sent obligé de prétendre que ce n’est pas le cas. » Et David Graeber a beau être enseignant à la très distinguée London School of Economics, il emploie des termes crus pour désigner les différents « boulots à la con » (4) : il y a d’abord les « boulots de larbin », en gros des emplois domestiques qui n’ont d’autre sens que de flatter l’ego de l’employeur. Ensuite, les « boulots débiles » qui « existent par mimétisme – puisque d’autres les emploient, on se doit d’en employer – et ont très souvent une dimension agressive ou manipulatrice. Ce sont par exemple les lobbyistes, les opérateurs télémarketing ou les avocats d’entreprise ». Puis les « boulots chatterton », dus à des défauts structurels – souvent de conception – d’une organisation, que l’on doit colmater en permanence, les «boulots cases à cocher» (ils permettent à une organisation de dire qu’elle fait quelque chose alors qu’elle ne fait rien) et, enfin, les «boulots de tyran », répartis entre ceux des boss qui distribuent du travail qui pourrait très bien être réalisé sans leur intervention, et ceux qui encadrent la réalisation de boulots à la con et, surtout, en inventent de nouvelles formes (4).

Manque de sens couplé à un sentiment d’inutilité sociale

David Graeber reconnaît bien volontiers que tout n’est pas rigoureusement scientifique dans sa classification. Monique Dagnaud le lui fait d’ailleurs remarquer dans Slate (1). L’important est ailleurs : « le pire dans les boulots à la con, c’est le fait de savoir qu’ils ne riment à rien ». S’en suivent l’ennui, le stress, l’anxiété et des tensions très fortes dans les relations professionnelles. C’est ce qu’il a retiré de ses enquêtes depuis 2013 auprès de ceux qui les exercent, en particulier dans ce qui est pour lui le plus gros secteur productif de « boulots à la con », celui de la finance, de l’assurance et de l’immobilier. Il explique ainsi dans Le Monde (5) : « des millions de personnes souffrent aujourd’hui d’un terrible manque de sens, couplé à un sentiment d’inutilité sociale. Ce qui peut sembler paradoxal : en théorie, l’économie de marché, censée maximiser les profits et l’efficacité par le jeu de la concurrence, ne devrait pas permettre à ces jobs peu utiles d’exister ». Plus pernicieux encore, le fait que des boulots vraiment intéressants, comme ceux du « care » (ceux de la relation à autrui) sont dévalorisés à cause même de la croissance des bullshit jobs : « on observe une relation inverse entre la valeur sociale d’un emploi et la rémunération que l’on en tire. C’est vrai pour tous les jobs liés au soin des personnes (à l’exception des médecins). Ces emplois engendrent une forme de « jalousie morale », c’est-à-dire un ressentiment face aux activités dénotant une plus grande élévation morale. Tout se passe comme si la société entière songeait : les infirmiers, les instituteurs, eux, ont la chance de compter dans la vie des autres, ils ne vont pas en plus réclamer d’être bien payés ! Il en va de même avec les artistes ».

Dans un très long entretien à Libération, David Graeber apparaît clairement comme un intuitif, et ses intuitions sur la « bullshitisation » du monde sont étonnantes, car le système produira de plus en plus de ces boulots à la con : « les algorithmes créent des bullshit jobs ! Au XXe siècle, les gens se sont inquiétés d’un chômage de masse lié au progrès technique, y compris Keynes, qui parlait de chômage technologique. Je pense que c’est vrai, mais qu’on y a répondu par la création de jobs imaginaires pour garder les gens occupés. Dans la mesure où la technologie peut progresser et supprimer des emplois utiles, de deux choses, l’une : soit on crée des jobs à la con pour les occuper, soit on redistribue le travail nécessaire, celui du care, que nous ne voulons pas voir effectué par les machines, pour que les gens travaillent moins et profitent plus de la vie. C’est l’autre limite à la thèse de l’efficacité capitaliste : pendant des centaines d’années, les gens ont travaillé dur parce qu’ils imaginaient un monde où leurs descendants n’auraient pas besoin de faire comme eux. Et maintenant que nous arrivons au point où c’est possible, on entend : oh non, les robots vont nous prendre notre travail ! Ça n’a pas de sens ». (6)

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