Pôle emploi - Emploi Parlons Net

Marché du travail

« Les grandes villes qui concentrent les activités à plus fort potentiel n’arrivent plus à garder leurs jeunes ! »

Hugo Bévort, directeur des stratégies territoriales du Commissariat à l’égalité des territoires, explique que pour la première fois, le dynamisme économique et l’attractivité résidentielle se déconnectent. Les Français sont mobiles, mais l’emploi n’en est pas la cause principale et c’est parfaitement rationnel de leur part.

Publié le 12/03/2019 Mise à jour le 18/03/2019

Le rapport du CGET montre des Français dont la mobilité n’est plus conditionnée par l’emploi. En quoi est-ce une révolution ?

Hugo Bévort. Jusqu’à une date récente, disons jusqu’à la crise des années 70, la mobilité était une valeur de gauche, une valeur ouvrière. Elle était associée à des carrières ouvrières où la main-d’œuvre se rapprochait naturellement des bassins de production industrielle ou de consommation. La mobilité était en revanche dénoncée très souvent par une extrême droite refusant le déracinement des gens (1). La crise des années 70 a, ensuite, provoqué une accélération des mobilités, chacun essayant de se rapprocher des nouvelle activités…

Mais depuis la crise de 2008 est apparu un changement idéologique majeur : la mobilité devient l’apanage des classes bourgeoises qui disent que pour grandir, pour s’épanouir, il faut bouger, capter toutes les possibilités qu’offre le monde des opportunités, celui de la ville. La classe ouvrière est, quant à elle, fixée au sol. Et, au lieu que la crise de 2008 accélère les mobilités, elle les a ralenties. On le voit dans les chiffres : 11% des Français déménagent chaque année. Mais dans les périodes de crise, quand l’activité baisse et que certains emplois sont détruits, les déménagements croissent, on cherche à se rapprocher de l’activité. Or, depuis 2008, la mobilité n’a pas augmenté.

À l’échelle d’un siècle, ce changement de valeur et de lien avec la crise, est un vrai bouleversement. Les mobilités étaient, avant, une manière d’accompagner la transformation de l’emploi et concernaient en priorité les emplois les moins qualifiés. C’était le monde d’avant. Dans celui d’aujourd’hui quand la crise intervient, au lieu de bouger, les mêmes restent cloués au sol alors que la bourgeoisie continue à se déplacer plus vite pour saisir les opportunités. Les moins nantis s’accrochent à leur territoire qui reste pour eux une ressource plus que jamais décisive. Ce mismatch-là est nouveau et singulier.

Les divorces, la bi-activité et les recompositions familiales sont le premier frein à la mobilité.

S’agit-il d’un phénomène purement français ?

En Angleterre et aux États-Unis, on voit exactement la même chose : les mobilités baissent radicalement sous l’effet de la crise. Toute une population qui hier réagissait à la crise par la mobilité, aujourd’hui ne bouge plus. C’est l’exemple des Américains du Midwest qui au lieu d’aller vers Dallas, San Francisco ou Los Angeles, sont, cette fois, restés sur place et ont voté Trump. Ce mismatch-là est international. On dit trop que les Français ne bougent pas. Ce n’est pas vrai. Et cela n’a d’ailleurs jamais été vrai.

En revanche, les freins à la mobilité ont changé de nature…

Bien sûr. L’un d’eux, dont on n’a pas perçu l’ampleur et qui est formulé dans notre rapport comme vraiment très structurant, c’est la bi-activité. Sur le long terme, le développement de la bi-activité, est un frein massif à la mobilité. Les divorces également qui fixent encore plus les gens au sol quand on a des enfants. L’évolution des parentalités, de la nuptialité, les recompositions familiales forment le premier facteur structurel de non-mobilité. Le second, c’est la déformation du marché de l’emploi, de plus en plus polarisé aux deux extrêmes, qualifiés et sous-qualifiés, mais avec un pincement au milieu autour des emplois faiblement qualifiés qui ne se développent pas. Il y a un risque de désarroi des classes moyennes pour qui, il est décisif d’avoir un diplôme et d’être proche d’un bassin de vie important, d’une métropole pour faire vite. Le troisième frein c’est l’immobilier : la gentrification liée à l’augmentation des coûts fait que ce l’on perd est plus que jamais décisif par rapport à ce qu’on l’on gagne en allant près d’une ville où il y a moins d’emplois moyennement qualifiés et où le coût de la vie absorbe la quasi-totalité des gains…

La ville n’apparaît plus comme le lieu des opportunités.

La métropole n’est plus attractive pour une classe moyenne peu qualifiée ?

Hugo Bévort. La disparition de l’emploi moyennement qualifié, la gentrification, la congestion, la pollution… sont déterminantes pour expliquer la baisse d’attractivité des métropoles. Le CGET travaille avec une équipe du MIT qui vient de montrer que la ville n’apparaît plus comme le lieu des opportunités. Tout au moins pour ceux qui n’y sont pas. Les gens sont rationnels : s’ils ne viennent pas, ce n’est pas parce qu’ils sont peureux. C’est qu’ils savent qu’il y a peu d’opportunités grâce aux retours de ceux qui ont fait le chemin avant eux.

Le choix de la non mobilité est donc parfaitement rationnel et justifiables économiquement ?

Il faut comprendre que le territoire sur lequel on veut rester est aussi une ressource. Et même une ressource pour trouver de l’emploi où l’on peut chercher en confiant les enfants à un voisin, à la cousine ou la grand-mère. Le territoire est une ressource pour les gens. Une ressource d’autant plus structurante quand on n’a que peu d’argent mais un réseau, et qu’on y vit souvent dans un système de bi-activité. Les gens voient bien qu’un certain nombre d’emplois sont en train de se casser la gueule dans les grandes villes. Pour toute la gamme des professions intermédiaires, c’est devenu un choix rationnel que de ne pas aller à la ville.

Cette classe intermédiaire, un peu qualifiée, n’a donc plus grand intérêt à bouger ?

Non. Pas forcément. Il n’y a pas suffisamment d’emplois moyennement qualifiés qui se créent. La caricature étant bien évidemment le développement de la logistique avec des emplois très, très peu qualifiés en masse, accompagnés d’emplois d’organisation au sommet. Mais, au milieu, les nouveaux modes d’organisation du travail écrasent quasiment les fonctions de contrôle ! La filière logistique qui crée massivement de l’emploi à proximité des bassins de vie des gens à une base très large, un sommet très étroit et rien au milieu, toutes les fonctions ayant été rationalisées, automatisées…

Dans le roman Leurs enfants après eux (Actes Sud, 2018) qui a eu le Goncourt, il y a le personnage du père, ouvrier devenu contremaitre qui perd son emploi. Il se retrouve à contrôler la consommation de café dans les distributeurs. La logistique, c’est pareil. Il vaut mieux avoir un emploi chez Amazon mais on n’a plus le même profil d’ascension, on ne gravit que très peu d’échelons chez Amazon. Le marché du travail n’est pas bien réglé et les gens le savent.

La performance sociale d’un territoire est déterminante pour ses performances économiques.

Est-ce à dire que beaucoup sont « condamnés » à attendre ce type d’activités sur leur territoire pour s’en sortir ?

Absolument pas ! Dans les travaux que conduit le CGET, on voit apparaître des choses étonnantes, en particulier le développement économique en dehors des métropoles souvent autour d’entreprises exportatrices de taille moyenne. Ce n’est pas juste un modèle de développement autocentré. Et là, quel est le facteur décisif ? Le territoire ! Nous appelons cela « le capital social » du territoire, c’est-à-dire la capacité que les acteurs ont à faire des transactions entre eux, à se faire confiance à un coût faible, à un coût notamment faiblement institutionnalisé. Cet écosystème ne repose pas sur des facteurs rares comme en métropole (universités, centres de recherche, etc.), mais sur des qualités comme la confiance, sur l’ensemble des relations formelles et informelles par lesquelles les acteurs arrivent à travailler ensemble. On s’entraîne, à travers des systèmes qui favorisent la coopération plutôt que le conflit.

Les territoires qui ne disposent pas de l’atout de l’effet d’agglomération doivent valoriser ou activer ces liens-là, en faire leur ressource principale. Et cela se mesure parfaitement. À travers la participation aux élections, qui est avant tout un signe de confiance dans les institutions, ou les activités et le bénévolat dans les associations. À travers des indicateurs que l’on doit encore construire car la performance sociale d’un territoire est déterminante pour ses performances économiques.

Paris perd six mille habitants par an et l’Ile-de-France a un solde migratoire négatif depuis 40 ans.

Les capacités sociales et culturelles des territoires à coopérer seraient plus importantes pour l’emploi dans une ville moyenne que de se lancer dans une sous-traitance d’activités de services de la métropole ?

C’est surprenant, mais oui ! L’élément majeur que l’on est en train de vérifier en Île-de-France, et dans une moindre mesure à l’échelle d’autres métropoles, est la déconnexion entre le dynamisme économique et l’attractivité résidentielle… Cette déconnexion est extrêmement préoccupante, car elle n’est pas propre à la France. Le solde migratoire des trois villes qui perdent le plus d’habitants parmi les personnes âgées aux États-Unis ? New York, Chicago, Los Angeles. Les quatre villes qui perdent le plus d’habitants dans les 25 – 35 ans aux États-Unis ? New York, Chicago, Los Angeles, Miami !

Les grandes villes qui sont porteuses du développement et concentrent les activités à plus fort potentiel pour l’avenir, n’arrivent à garder même pas leurs jeunes. À Paris, on perd six mille habitants par an ces dernières années et l’Île-de-France a un solde migratoire négatif depuis 40 ans. Ce solde migratoire est négatif dès l’âge de 39 ans et, chaque année, il baisse. C’est une situation extrêmement préoccupante car cette déconnexion est nouvelle et mondiale.

Cela ne risque-t-il pas de poser, à terme, un problème majeur de productivité ?

Probablement car le poids de Paris dans le PIB ne cesse de se renforcer et que ce dynamisme économique crée finalement peu d’emplois. S’il n’y a pas un effet d’entraînement, il y a un risque de déconnexion ou de manque de cohésion. Le sujet n’est pas de savoir si les gens ont raison de quitter l’Île-de-France. C’est leur choix et ils sont rationnels. En revanche, cela contribue à affaiblir la matrice de l’unité nationale, à affaiblir la capacité de ce territoire à redistribuer, à fonctionner en lien avec le reste du pays.

Propos recueillis par Jean-Pierre Gonguet

Les mobilités résidentielles en France. Tendances et impacts territoriaux ». CGET, 2018.

1) Maurice Barrès, Les Déracinés, Paris, Bibliothèque-Charpentier, 1897.

Également à lire

Marché du travail

18 mars 2019

San Francisco, la ville où la distance tue l’emploi

Dans la plupart des grandes métropoles américaines, le nombre d’offres d’emploi non pourvues car trop éloignées de l’habitation des demandeurs explose. San Francisco et la Silicon Valley sont devenues le cas le plus emblématique des mobilités impossibles.

en savoir plus