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Marché du travail

Les multiples causes des difficultés de recrutement en Europe

Tous les pays européens connaissent une augmentation des difficultés de recrutement. Les causes sont multiples et les réponses encore plus, mais pour l’instant les économistes y voient plutôt un signe positif. Sauf si elles durent trop… Revue de presse.

Les difficultés de recrutement sont, depuis le début de l’année 2018, le thème récurrent de la presse économique. Pas un secteur n’y échapperait, mais les PME et les ETI y seraient toutefois les plus sensibles. La 67e enquête de conjoncture de BPI France confirme l’amplification du phénomène : « actuellement, 41% des PME et ETI disent faire face à des difficultés de recrutement, contre 34% il y a un an. Il s’agit de la proportion la plus élevée depuis 2002. Les PME des secteurs du Commerce/Réparation automobile (53%), des Biens intermédiaires (48%) et d’équipement (49%) et des Transports (48%) sont les plus affectées par ces difficultés » (1).

Préoccupant ? Oui, mais pas tant que ça, analysent Les Echos qui soulignent que les problèmes d’embauche n’ont pas encore d’impact direct sur la croissance, tout en redoutant qu’ils deviennent « un frein à l’expansion à venir des PME et, notamment, à leur capacité d’accélération… La situation est d’autant plus préoccupante que les PME ont tourné la page de la crise : le solde d’opinion sur l’évolution du chiffre d’affaires d’ici la fin 2018 (…) se maintient à 26 points » et « les entreprises exportatrices, innovantes et celles de plus de 10 salariés sont les plus confiantes » (2).

Lorsqu’une entreprise rencontre des difficultés de recrutement, c’est déjà qu’elle a l’intention d’embaucher, c’est donc un signe positif et les économistes estiment qu’un moment arrivera où cette embauche se fera.

La France n’est d’ailleurs pas seule. Une note de la Commission européenne avait prévenu dès janvier que le retour à une certaine croissance n’allait pas se traduire automatiquement par une baisse du chômage ; « 20% des entreprises industrielles européennes voient leur production limitée par des difficultés de recrutement – elles n’étaient que 12% dans ce cas il y a un an. Elles sont 26% en Allemagne, 16,4% aux Pays-Bas et 11,4% en France. Le problème est encore plus flagrant en Europe de l’Est – 34% en Slovaquie, 44% en République tchèque, 46,7% en Pologne – tandis que les pays latins ont encore de la marge : 5 % en Espagne, 4,7% au Portugal et 1,3% en Italie » (3). Bien sûr, ces chiffres sont à manier avec précaution et surtout sans trop de pessimisme : lorsqu’une entreprise rencontre des difficultés de recrutement, c’est déjà qu’elle a l’intention d’embaucher, c’est donc un signe positif et les économistes estiment qu’un moment arrivera où cette embauche se fera.

L’économiste de l’OFCE, Xavier Timbeau, explique que, si, après des années de stagnation, le taux de chômage structurel est plus élevé qu’autrefois (les économistes l’évaluent entre 8 et 8,6% actuellement en moyenne en Europe) « cela ne risque pas de brider la reprise à court terme, car les employeurs ont encore de la marge : une partie de la main-d’œuvre va se réallouer entre les entreprises. En clair, ceux qui avaient accepté des postes ne correspondant pas tout à fait à leurs compétences pendant la crise vont bouger pour trouver mieux ailleurs. Les difficultés de recrutement n’anticipent pas une baisse des créations d’emplois, pas plus que les créations d’emplois n’indiquent des difficultés à venir » (4). Et il ajoute : « les difficultés de recrutement ne sont que le reflet des créations d’emplois ! Pour lever ce paradoxe apparent, puisqu’un recrutement qui n’est pas fait devrait correspondre à moins d’activité et d’emplois, il faut imaginer que les entreprises qui éprouvent des difficultés à recruter n’embauchent pas (ou après un long délai), mais que les entreprises qui en ont moins se mettent à recruter et prennent en conséquence des parts de marché aux autres. Lorsqu’un restaurant est plein, la demande se reporte sur les autres restaurants et n’entraîne pas nécessairement un blocage de l’activité ».

Des phénomènes difficilement compréhensibles

Le mensuel Alternatives économiques a d’ailleurs proposé au printemps un débat assez passionnant sur la question entre Patrick Artus, le directeur de la recherche et des études de Natixis, et Eric Heyer, le directeur du département analyse et prévision de l’OFCE. Le second y confirme les difficultés des économistes à comprendre l’impact des difficultés de recrutement sur la croissance : « nos voisins allemands sont deux fois et demi au-dessus du niveau de difficultés de recrutement qu’ils connaissaient en 2007. La croissance de l’économie allemande devrait donc être fortement contrainte et le chômage élevé. Or, ce n’est pas du tout ce que l’on observe ! » (5). Les deux économistes spécialistes des questions de marché du travail sont d’accord pour estimer que, même avec de grandes difficultés de recrutement, la croissance a été plus riche en emplois ces dernières années qu’avant la crise, mais que l’effet risque de s’estomper en 2019.

Cela posé, dans ces difficultés de recrutement, il faut faire le tri. Toutes ne sont pas de même nature. Il y a d’abord celles habituelles, même si elles semblent s’accentuer, des recrutements de saisonniers. L’hôtellerie-restauration en premier lieu, mais aussi dans des métiers difficiles et mal rémunérés (les EPHAD souffrent ainsi de réelles difficultés aussi bien structurelles que saisonnières, selon La Tribune (6)). Les Echos citent ainsi une évaluation de 50 000 emplois saisonniers non pourvus au printemps et à l’été 2018 dans l’hôtellerie (7). Le Figaro double le chiffre : « selon l’Union des métiers des industries de l’hôtellerie, 100 000 personnes manquent à l’appel cette année. 50 000 personnes auraient dû être embauchées en CDI et 50 000 en emploi saisonnier » (8). Stéphane Ducatez, directeur qualité, statistiques et pilotage à Pôle emploi, confirme mais relativise : « Parler de pénurie est excessif. Dans 95% des cas, les offres d’emplois créées sont pourvues. L’employeur met plus de temps et fera peut-être plus de concessions sur les conditions de travail ». Quant à Business Insider, il énumère les neuf raisons pour lesquelles aller faire les vendanges n’a aucun intérêt économique pour un individu et pourquoi les viticulteurs devraient songer à se mécaniser encore plus (9).

L’appel aux migrants ou aux robots

Il y a ensuite celles liées à la technologie, Emploi Parlons Net les a souvent analysées, elles ne se résorbent pas (10). Il y a également celles liées à une véritable pénurie de main-d’œuvre. Plusieurs cas différents apparaissent en Europe. D’abord ceux des pays comme l’Allemagne où la population est vieillissante. La réponse allemande est dans l’intégration des migrants : « un peu plus d’un quart des réfugiés arrivés depuis 2015 en Allemagne ont trouvé un emploi », écrivent Les Echos, soit près de 300 000 personnes. L’Allemagne a ainsi mis en place une série de mesures pour favoriser l’accès des migrants à l’emploi avec en particulier un plan massif de formation (11). La France étudie un système dérivé (12). Dans d’autres pays, la pénurie de main-d’œuvre est telle que les entreprises accélèrent leur robotisation. C’est le cas de la République tchèque, où le taux de chômage est tombé à 3,1% en août et le nombre de demandeurs d’emploi y est désormais inférieur au nombre de postes à pourvoir. Une longue enquête du Monde montre que les entreprises, dans l’industrie en particulier, accélèrent l’implantation de robots 100% autonomes et que la République tchèque, la Slovaquie et la Slovénie viennent de dépasser la France sur le nombre de robots par employé (13).

Il y a enfin les difficultés de recrutement qui tiennent aux décisions politiques. C’est le cas de la Grande Bretagne où les conséquences du Brexit commencent à se voir sur l’emploi. D’après une enquête menée auprès de 2 000 employeurs, les entreprises britanniques souffrent d’une pénurie de main-d’œuvre car moins de citoyens européens viennent travailler au Royaume-Uni (14). Problème est tellement épineux que le ministre de l’Intérieur britannique a promis aux européens vivant au Royaume-Uni et souhaitant y rester après le Brexit « des procédures simples, courtes et faciles à utiliser » pour obtenir un titre de séjour permanent (15).

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1 https://www.bpifrance.fr/A-la-une/Actualites/Enquete-de-conjoncture-les-PME-toujours-aussi-optimistes-41635
2 https://www.lesechos.fr/economie-france/social/0302020039303-les-difficultes-de-recrutement-des-pme-a-des-sommets-2193990.php
3 https://abonnes.lemonde.fr/economie/article/2018/02/01/les-difficultes-de-recrutement-emergent-en-europe_5250292_3234.html
4 https://www.alternatives-economiques.fr/xavier-timbeau/difficultes-de-recrutement-ralentissement-ne-de-pair/00085225
5 https://www.alternatives-economiques.fr/patrick-artuseric-heyer-reprise-de-bons-rails/00084633
6 https://www.latribune.fr/economie/france/pres-de-la-moitie-des-ehpad-ont-des-difficultes-de-recrutement-781935.html
7 https://www.lesechos.fr/economie-france/social/0302110868518-le-marche-de-lemploi-saisonnier-peine-a-recruter-2198327.php
8 http://www.lefigaro.fr/conjoncture/2018/08/13/20002-20180813ARTFIG00005-la-france-confrontee-a-une-penurie-de-saisonniers.php
9 http://www.businessinsider.fr/difficultes-recrutement-vendangeurs-aout-2018/#2-la-rentree-universitaire
10 https://itsocial.fr/enjeux/production/developpements/open-source-9-entreprises-10-ont-difficultes-a-recruter-talents/
11 https://www.lesechos.fr/monde/europe/0302096835390-comment-lallemagne-integre-les-refugies-au-marche-du-travail-2198302.php
12 https://abonnes.lemonde.fr/economie/article/2018/08/17/l-hotellerie-restauration-en-manque-de-personnel-veut-recruter-des-migrants_5343291_3234.html?
13 https://abonnes.lemonde.fr/economie/article/2018/08/10/face-au-manque-de-bras-l-europe-de-l-est-se-tourne-vers-les-robots_5341133_3234.html
14 https://www.theguardian.com/business/2018/aug/13/companies-brexit-supply-shock-fewer-eu-citizens-arrive-uk
15 https://www.lesechos.fr/monde/europe/0302111600226-brexit-les-entreprises-britanniques-peinent-deja-a-recruter-2197942.php#xtor=EPR-3035-%5Bzap%5D-20180818-%5BProv_%5D-2034048

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