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Les politiques de l’emploi sont-elles solubles dans le numérique ?

Pôle emploi était présent à l’événement « Les barbares attaquent… les politiques publiques ». Cycle de douze conférences consacré à l’impact de la transformation numérique de l’économie sur l’action publique, organisé par l'Institut Montaigne et The Family. Retour sur le débat.

Les Barbares ont d’abord attaqué le privé. Cet hiver ils s’en prennent au secteur public. Les Barbares ? Une idée d’Oussama Ammar, Nicolas Colin et Alice Zagury, les trois fondateurs de The Family, un incubateur pour start-ups. Ce sont des conférences débats où ils expliquent comment le numérique bouleverse totalement les chaines de création de valeur dans l’industrie. La disruption numérique de l’industrie du luxe, de l’énergie, du cinéma, de l’automobile et bien d’autres ont donné lieu à quelques interventions décapantes et perturbantes. L’Institut Montaigne a donc proposé de renouveler l’expérience sur les domaines publics : les territoires, l’éducation nationale et maintenant le marché de l’emploi. Face à Pierre Cahuc*, l’un des meilleurs économistes sur la question et Thomas Cazenave, DGA de Pôle emploi en charge de la stratégie et des relations extérieures, Nicolas Colin et Oussama Ammar ont donc expliqué pourquoi le numérique invalidait dorénavant les méthodes traditionnelles de recherches d’emploi. Pour eux on raisonne en matière d’emploi avec l’ancien paradigme du monde non numérique et « avec la fiction de l’emploi à vie ».
 
Les « vieilles » recettes sont de plus inopérantes contre le chômage : la baisse du coût du travail, la formation tout au long de la vie ou la création de Pôle emploi. Nicolas Colin** pense que l’on est entré dans un « monde d’intermittence généralisé du travail » où chacun passe d’un projet à un autre et où l’on peut cumuler plusieurs activités de nature différentes en tant que de besoin. Une évolution de l’activité des individus aussi inévitable que peu compatible avec des organisations bloquant l’expérimentation et l’innovation. Le meilleur exemple étant pour lui les résistances au phénomène Uber. Pourtant la technologie a permis, avec le GPS, à n’importe qui de devenir chauffeur de taxi sans rien connaitre aux rues de Paris, comme elle a permis avec les applis mobiles à n’importe qui d’avoir n’importe quelle voiture à n’importe quel moment pour aller n’importe où. Le numérique permet la création de beaucoup  d’emplois de chauffeurs, mais les règlements bloquent.
 
On entre, Oussama Ammar le développe plus précisément, dans une sorte de « GIG Economie », une économie au « cachet » (le GIG est le cachet que touchait les musiciens des orchestres de jazz). C’est le modèle AirBnB. Ce réseau a stagné pendant trois ans, avant que les fondateurs aient l’idée de proposer aux sociétés américaines qui avaient placé des crédits subprime de leur emprunter leurs fichiers pour contacter leurs « clients ». Ils ont alors proposé à ces derniers de louer leurs appartements pour rembourser les banques. Et le réseau AibBnb a explosé. Comme pour Uber, le modèle économique est nouveau, chacun réalisant qu’il peut transformer un actif dormant en actif qui se loue. Le numérique rend ainsi peu à peu caduque l’idée même d’emploi car il permet à un nombre croissant de personnes d’avoir des sources de revenus totalement différents et cumulables. La notion de métier disparait progressivement au profit de « cachets » et revenus divers.
 
Ce type d’activités est symptomatique d’un mouvement de fond lié à l’économie numérique : désormais, pour Oussama Amar, « les gens remplissent des missions et le savoir n’est plus un capital nécessaire et suffisant. Ce qui compte, en revanche, c’est la capacité à absorber des savoirs particuliers en fonction des missions ou des besoins ». C’est toujours l’idée de l’intermittence généralisée. La manière dont Google ou Facebook embauchent sur des projets bien précis des personnes dont la formation ou le CV ne correspondent pas est un autre exemple. Les entreprises embaucheraient de moins en moins sur la qualité du diplôme ou sur le savoir accumulé mais sur la faculté qu’ont les individus à apprendre pour remplir une mission précise : « le diplôme n’est intéressant que pour ce qu’il laisse supposer de la capacité d’adaptation des demandeurs, sur ce qu’ils pourraient faire » estime Oussama Ammar. Et là Pôle emploi n’est pas dans le bon paradigme : « si Pôle emploi était une start up, plaisante Oussama Ammar, on ne l’accepterait pas à The Family ».
 
Les intuitions de The Family sont souvent bonnes, mais la démonstration a laissé un peu froid l’universitaire. Trop de généralisations hâtives a pensé Pierre Cahuc. Pour lui, « le numérique ne change pas franchement la donne sur nos problèmes structurels. L’idée développée  selon laquelle le marché du travail est en train de changer irrémédiablement et définitivement parce ce que tout devient instable est profondément fausse. L’emploi a toujours été très instable, il y a un siècle comme aujourd’hui, il est constamment en changement ». Depuis des années Pierre Cahuc explique que chaque année, en réponse au fordisme de Nicolas Colin, « il y a 6 millions d’entrées et de sorties dans le marché du travail en France, ce marché a toujours été instable et le numérique n’y change pas grand-chose. C’est un peu la même chose sur les métiers et si l’on excepte certaines professions intermédiaires qui sont effectivement menacées, fondamentalement la nature des processus est la même ». Quant à l’idée force défendue par Amar et Colin elle a été reprise par Stéphanie Delestre dont la société Qapa a été incubée chez les deux premiers : c’est un réseau qui met en relation demandeurs et offreurs d’emploi sur la base des compétences, pas sur le métier. « Le Meetic de l’emploi » dit-elle.

 

Jean-Pierre Gonguet

 

Pour visionner cette conférence : https://www.youtube.com/watch?v=3xJoIeWc97k

* Pierre Cahuc a, entre autres,  écrit « La Fabrique de la défiance… et comment s’en sortir » avec Yann Algan et André Zylberberg  et  « Le chômage, fatalité ou nécessité » avec André Zylberberg

** Nicolas Colin a écrit avec Henri Verdier « L’âge de la multitude : Entreprendre et gouverner après la révolution numérique »

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