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L’exemple suédois : cent fois sur le métier…

La Suède a longtemps été considérée comme un modèle en matière de politique de l'emploi.  A force de toujours augmenter son niveau de qualification, le pays, pourtant, a de plus en plus de mal à intégrer ses populations les plus fragiles. 

Un dialogue social de qualité, et une politique de l’emploi très active, favorisant la mobilité géographique et sectorielle : voici deux ingrédients qui, au cours des dernières décennies, ont permis à la Suède d’afficher tout à la fois une bonne santé économique et un taux de chômage relativement faible.

Ce pays très ouvert a su, notamment, conserver un tissu économique compétitif à l’échelle internationale, n’hésitant jamais à procéder à des restructurations, fussent-elles drastiques.

C’est ainsi qu’il a vu, dans les années 1970-80 disparaître ses importants chantiers navals ou son industrie textile. Mais d’autres industries font encore aujourd’hui l’objet de restructurations constantes, qu’il s’agisse de l’électroménager (Electrolux) ou des télécommunications (Ericsson). Bien qu’il reste leader mondial dans les infrastructures de télécommunications mobiles et se porte relativement bien, le géant Ericsson a ainsi annoncé récemment 2200 suppressions d’emplois dans le pays. En une douzaine d’années, il a supprimé plus de la moitié de ses emplois nationaux.

Adaptation permanente

Mais l’assurance que tout est fait pour aider les salariés victimes de ces restructurations à se former pour trouver un nouvel emploi minimise les réticences au changement, contribue à cette adaptation permanente de l’économie vers toujours plus de valeur ajoutée et de qualification. Et, partant, à la bonne santé du marché du travail.

Cette évolution est soutenue par la politique salariale suédoise, qui a toujours visé à égaliser le plus possible les salaires selon les secteurs. Ce qui revient à avoir des salaires moyens relativement bon marché dans les branches les plus compétitives, et presque trop élevés dans celles en difficulté ou peu productives. « Ainsi, dans les secteurs où la productivité du travail est faible et où sont employés des salariés peu qualifiés, les salaires minimaux atteignent néanmoins 76 % (commerce de détail) et 85% (hôtellerie, restauration)  de la moyenne de toutes les branches », note l’OCDE.

Cette politique favorise la montée en gamme de l’économie et en qualification de la population.  Encore faut-il que cette dernière soit capable de suivre. Or le mouvement semble atteindre des limites.

Dans deux publications, l’une récente et l’autre à paraître très bientôt (Etude économique de la Suède et Employment and skills strategies ), l’OCDE tire la sonnette d’alarme. Si les performances du pays restent relativement enviables dans une optique internationale – le taux de chômage s’élève actuellement à 7,9% -, les résultats sont moindres que par le passé. Le chômage est désormais supérieur en Suède à ce qu’il est en Allemagne, au Royaume Uni ou au Danemark. Surtout, le marché du travail apparaît de plus en plus clivé.

Les immigrés en difficultés

Les jeunes et les personnes issues de l’immigration rencontrent de plus en plus de difficultés à intégrer le marché du travail.  Le constat est certes relatif : le taux de chômage des jeunes est loin d’atteindre les plus de 50% constatés en Espagne par exemple. Mais il n’est qu’à peine inférieur au taux français selon Eurostat : 22,9% en Suède contre 24,1% en 2014 en France. Alors qu’il est sensiblement inférieur pour les autres classes d’âge : 5,7% en Suède pour les 25-74 ans, contre 8,8% en France.

Quant aux actifs d’origine étrangère (hors Union Européenne), ils ont, selon l’OCDE,  trois fois plus de risques de se trouver au chômage que les Suédois d’origine. Ils constituent du reste la moitié du nombre des chômeurs de longue durée. Alors que le chômage de longue durée chez les Suédois d’origine est très cyclique, il montre une augmentation constante chez les actifs étrangers.

L’explication ?  Ces deux populations répondent moins bien que les autres aux critères de qualification de plus en plus exigeants demandés par le marché du travail.

Certes, le taux de chômage des populations immigrées s’explique en partie par la discrimination dont elles peuvent être l’objet. Mais pas seulement.

Le pays est un grand pays d’accueil, notamment pour les populations réfugiées : 16% de la population n’est pas née en Suède. Mais les vagues les plus récentes d’immigration ont accru le nombre de personnes en décalage de qualification par rapport à la population suédoise, note l’OCDE. Autrement dit, une plus grande proportion des nouveaux arrivants a moins de qualification qu’avant et l’écart se creuse avec les Suédois d’origine. Dans un pays comme la Suède, la qualification est, plus encore qu’ailleurs, l’un des principaux déterminants de l’employabilité.

Politiques actives d’intégration

Certes, la Suède poursuit des politiques d’intégration actives : si le niveau de compréhension de lecture des immigrés présents depuis moins de 5 ans est notablement inférieur à celui des Suédois, l’écart est beaucoup moins flagrant pour ceux ayant passé plus de 5 ans sur le territoire. Un résultat permis, sans doute,  grâce aux cours de langue, obligatoires (sauf exceptions), et au large accès à la formation continue. « La principale activité des réfugiés et de leurs familles est l’étude », constate l’OCDE.

Malgré tout, les taux de chômage des actifs immigrés restent élevés dans un pays où les personnes moins qualifiées ne peuvent guère se rabattre sur des « petits boulots », qui sont rares et chers. Faut-il, en Suède aussi, diminuer les charges sur les emplois peu qualifiés ?

Des programmes spécifiques dans ce sens ont été lancés pour accélérer l’entrée sur le marché du travail des travailleurs étrangers. NSJ (new start jobs) est un programme d’emploi subventionné, destiné aux chômeurs de longue durée et aux nouveaux arrivants en Suède, où l’employeur reçoit une aide à l’emploi égale au double des contributions sociales qu’il verse.  SIJ (step in jobs), conçu pour les étrangers hors UE, permet d’obtenir des aides encore supérieures  (allant jusqu’à 80%) mais limitées à des salaires plus faibles (environ 80 euros par jour). Ce programme est conditionné à la poursuite d’études de langue suédoise.  Car au-delà de ces programmes, c’est souvent la fluidité en suédois des travailleurs étrangers qui pose problème et affecte

leur capacité à progresser ultérieurement.

Mieux vaut miser sur une remise en cause des systèmes d’éducation, estime l’OCDE.  Innover pour la réussite scolaire, telle est du reste l’une des conclusions tirées, en France, par France Stratégie, dans sa récente étude sur l’insertion des jeunes issus de l’immigration.

Moindre performance de l’éducation

D’autant que les étrangers ne sont pas, en Suède, les seuls à souffrir d’un système d’éducation visiblement moins performant qu’auparavant. Tel est le second constat de l’OCDE : la jeune génération de Suédois semble pâtir, elle aussi, d’un manque de qualification par rapport aux générations précédentes.

La Suède affiche un triste record : c’est le pays de l’OCDE dont les résultats aux enquêtes Pisa chez les jeunes de 15 ans ont le plus chuté au cours de la dernière décennie. « Alors que le pays se situait largement au-dessus de la moyenne en 2000 et 2003, la Suède est passée en-dessous de la moyenne dans toutes les matières en 2012 », note l’OCDE.

Elle se classe au-delà du 35ème rang du classement à la fois en mathématiques, sciences et compréhension écrite.   Pour mémoire, la France, dont les résultats sont loin d’être exemplaires, se situe aux alentours des 21 et 26èmes rangs dans ces matières.

Il semble ensuite difficile de rattraper ces résultats médiocres à l’âge adulte : aucun pays ayant des notes inférieures à la moyenne dans les enquêtes Pisa n’a réussi à remonter la barre dans les enquêtes PIAAC de l’OCDE, qui évaluent les performances des adultes. Jusqu’à présent, le pays y obtenait d’excellents résultats, et, surtout, montrait une bonne adéquation entre les performances de ses actifs et les demandes des entreprises.

S’agit-il d’un assoupissement de l’Etat Providence ? Du résultat des grandes réformes de 1990 ayant abouti à une large décentralisation du système scolaire ?  De moindres exigences demandées à des enfants extrêmement chouchoutés dans le pays ?  Ou la nation, tout simplement, se repose-t-elle un peu sur ses lauriers ?

Quelles que soient les raisons de cette évolution, cette dernière démontre en tous cas un point crucial : si l’éducation et la formation continue ont largement contribué au succès du modèle suédois, rien n’est, en la matière acquis. L’éducation se construit à chaque génération…

Catherine Bernard

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