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Marché du travail

L’indépendance, nouveau Graal des jeunes, diplômés ou non

Modèle californien de la start-up cool, refus de travailler dans des entreprises hiérarchisées et peu humaines, volonté d’indépendance… tous ces facteurs font que 6 jeunes sur 10 peuvent envisager de créer leur propre entreprise. Une révolution culturelle !

Publié le 25/09/2018 Mise à jour le 26/09/2018

Être indépendant. C’est un peu devenu le nouveau Graal des jeunes, diplômés ou non. La sociologue Monique Dagnaud, qui a souvent analysé le rêve hédoniste du travail tel que le véhiculent en particulier les start-up californiennes, estime que « l’aspiration à devenir indépendant galvanise les nouvelles générations ». « Les nouvelles générations adhèrent au projet hédoniste du travail tel qu’il s’est dessiné dans le sillage du boom universitaire. Même les individus dotés de moindres atouts scolaires participent à ce rêve fantasmé », écrit-elle dans Telos (1). « De plus en plus de jeunes, en particulier chez les très diplômés, renoncent à travailler dans les grandes bureaucraties où se construisent traditionnellement les « belles » carrières et s’investissent dans des startups ou s’installent comme consultant, voire artisan ».

Une génération « I want to break free », comme le chantait Queen et comme l’explique Tomas Chamorro-Premuzic, un des psychologues d’entreprise les plus réputés et qui enseigne en MBA à la London School of Economics et à Columbia à New York. Selon lui, les aspirations des jeunes ont totalement changé en 15 ans (2). Au début de sa carrière d’enseignant, il constatait que tous ses étudiants voulaient travailler pour des géants comme Goldman Sachs, IBM et Unilever. Dix ans plus tard, Google, Facebook, Apple et Amazon étaient les nouvelles entreprises convoitées. Désormais, ses étudiants, pour la grande majorité d’entre eux, me disent : « Tu sais, je vais être startuppeur. Je lance quelque chose. Je vais créer le prochain grand X, Y, Z. » (2). Un exemple avec Wharton, l’école de commerce ultra réputée de Philadelphie, dont sont sortis aussi bien Warren Buffet, Elon Musk que Donald Trump : selon une enquête de 2014, 7,4% des étudiants diplômés l’année précédente avaient immédiatement fondé leur entreprise, soit le double qu’en 2007. Depuis 1990, le quart des diplômés de Wharton ont, à un moment ou un autre, fondé leur entreprise.

La création d’entreprise est donc en quelques années rentrée dans la mentalité des jeunes.

Phénomène mondial que cette aspiration à la liberté, à être maître chez soi et s’affranchir des rapports hiérarchiques qui imprègnent la grande entreprise ou l’administration. Une étude de comparaison internationale réalisée par Yougov auprès des millenials, également citée par Monique Dagnaud, montre que seulement 26% d’entre eux souhaitent travailler dans une grande entreprise internationale ou nationale. « Lorsqu’on demande aux jeunes français le type de carrière qu’ils souhaitent le plus, 50% d’entre eux citent « être free-lance » avec la liberté que cela implique. Le score est le même en Allemagne (51%), mais il est beaucoup plus faible auprès des jeunes au Royaume-Uni (26%) et aux Pays-Bas (32%). L’attrait de la start-up renvoie aussi à la possibilité de créer son propre emploi pour ceux qui n’en ont pas. « Je lance ma start-up », pour un chauffeur Uber, est plus satisfaisant et plus rémunérateur que de galérer comme bénéficiaire à vie du RSA ».

60% des jeunes prêts à créer leur entreprise

La création d’entreprise est donc en quelques années rentrée dans la mentalité des jeunes. S’il faut créer une entreprise pour aller là où ils le veulent, ils y sont prêts. L’année dernière un sondage Opinion Way montrait ainsi que « le travail en CDI restait l’objectif majeur à atteindre pour 73% des jeunes français. Pourquoi ? Parce qu’il assure la sécurité de l’emploi et la régularité du revenu (70%), parce qu’il donne des droits en matière de congés (49%) et parce qu’il assure une bonne couverture sociale (49%). Ces résultats sont révélateurs des envies paradoxales qui traversent la jeunesse. S’ils sont tentés par le fait d’être leur propre patron (pour 40% d’entre eux, c’est le principal avantage lorsqu’on travaille à son compte), 52% des jeunes sont rebutés par les risques financiers et 46% vivent mal l’idée de ne pas savoir combien ils vont gagner exactement à la fin du mois » (5). Pour autant, 60% des jeunes se disent prêts à créer leur entreprise.

Cette quête de l’indépendance les effraie quand même un peu. D’abord parce que, comme l’a montré le sociologue Michel Grossetti, l’entreprise, la start-up en particulier, c’est trop souvent des parcours chaotiques. Il écrit ainsi sur les entreprises innovantes qu’il a étudiées dans la Paris Innovation Review : « Les parcours des entreprises « innovantes » que nous avons étudiées ne se conforment que très partiellement aux modèles linéaires utilisés par les organismes d’aide à la création d’entreprises. Ils ressemblent plutôt à une série d’improvisations et d’adaptations, guidés par des projets plus ou moins précis et l’intention des fondateurs de faire exister leur entreprise, quitte à modifier au fil du temps de nombreux aspects du projet initial. » (6)

La création d’entreprise c’est un marathon, pas un sprint

Ensuite, c’est complexe une création d’entreprise. Culturellement surtout. Toujours selon Michel Grossetti : « l’engagement dans la création d’entreprise, c’est aussi une équation complexe dans laquelle figurent des situations familiales, des entourages relationnels (des personnes que les fondateurs connaissent, qui les sollicitent pour créer des entreprises ensemble, les encouragent ou les découragent), des « choix de vie » (devenir autonome, s’installer dans le sud), des situations professionnelles (carrière bloquée, insatisfactions au travail, conflits, entreprise en restructuration ou en difficulté, emploi menacé, emplois précaires, licenciement, etc.), des contextes sectoriels (crise de la « bulle internet » en 2000) ou géographiques (existence de milieux industriels locaux) »

Bref, ce n’est pas facile et il ne faut certainement pas se lancer seul dans l’aventure. « L’entrepreneuriat en solo est même en tête des 18 erreurs qui tuent une start-up selon Paul Graham, le fondateur de Y Combinator » (la référence californienne en matière d’incubateur), comme l’explique le site Maddyness dans un long article titré, comme la célèbre chanson de Randy Newman, « Lonely at the top » (7). L’entrepreneuriat, c’est un marathon, pas un sprint, et les investisseurs ne pensent pas qu’une personne seule puisse y arriver. Ce que confirme un startuppeur qui a déposé son bilan, essentiellement parce ce qu’il était seul. (8)

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