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« L’industrie textile française a su trouver sa voie de développement »

Durant la crise sanitaire, l’industrie textile française s’est mobilisée pour fabriquer des masques en très grande quantité. Dans ce secteur confronté au défi permanent de l’innovation, cette diversification ouvre-t-elle de nouvelles perspectives ? Quid des défis sur le terrain de l’emploi ? Décryptage avec un spécialiste des territoires et paysages de la filière, Simon Edelblutte, professeur de géographie à l’Université de Lorraine.

L’industrie textile française a démontré qu’elle ne manquait pas de vitalité pendant la crise sanitaire…

Effectivement. La crise du COVID-19 a mis « un coup de projecteur » sur ce secteur. L’opinion publique et les autorités se sont rendu compte qu’il existait toujours une industrie textile en France, et que celle-ci était réactive, moderne et capable d’adapter son appareil de production à la situation.

Les entrepreneurs sont montés au créneau avec pragmatisme pour fabriquer des masques et répondre à la pénurie. Cet « acte citoyen » était également pour eux un moyen de maintenir leur activité et l’emploi pendant la crise. En fabriquant des masques, ils ont ainsi pu se créer de nouveaux relais de production et faire face à la baisse des commandes sur leur production « plus classique ». C’est ce que l’on a par exemple observé dans les Vosges, où l’on produit de grandes quantités de linge de maison pour l’hôtellerie de luxe, un secteur lui-même à l’arrêt pendant la crise.

Dans un contexte de prudence sanitaire, le textile « tricolore » va-t-il continuer à produire des masques ? Est-ce que cela pourrait déboucher sur des créations d’emplois ?

La production de masques a permis à la filière de reprendre l’activité et de mobiliser ses salariés, mais n’a pas vocation à être pérenne d’un point de vue économique. Cette production a aidé à répondre à l’urgence sanitaire sur une fenêtre de temps assez courte. Après s’être fournis en masques en France pendant la pénurie, les acheteurs commencent à se réapprovisionner en Asie, où les coûts de production sont plus bas.

Mais rassurons-nous : la survie de l’industrie textile en France ne dépend en aucun cas des masques. Pour les acteurs de la filière, l’enjeu est aujourd’hui de reprendre leurs activités habituelles, dans les domaines du textile technique et du haut de gamme. C’est là où ils créent de la valeur et de l’emploi.

Après avoir énormément souffert entre les années 1960 et 2010, ce secteur jadis très pourvoyeur en emplois a su trouver sa voie de développement en France ces dernières années. Il est reparti sur de « bons rails », et est redevenu solide sur ses fondamentaux. Il ré-embauche, sans que cela soit bien sûr dans des proportions comparables aux années 1950. En France, l’industrie textile représente environ 61 000 emplois* directs dans près de 2200 entreprises*, pour un chiffre d’affaires de 13,6 milliards d’euros.

Quel est justement le profil de ces entreprises françaises du textile qui ont su se réinventer et qui recrutent ?

Ce sont des acteurs qui se sont adaptés à la demande des marchés mondiaux, en se spécialisant sur des produits textiles innovants. Il s’agit majoritairement de PME. Elles disposent de savoir-faire spécifiques notamment dans le domaine des tissus techniques ou médicaux (bas de contention…) ou encore des vêtements professionnels (bâtiment, terrassement, aviation…). D’autres acteurs français produisent des chaussettes ou du linge de maison haut de gamme (serviettes, draps, nappes…).

Contrairement à certaines idées reçues, les entreprises françaises du textile font bien plus que survivre. Elles se développent sur des marchés de niche, où le coût de la main d’œuvre n’est plus un critère déterminant et réembauchent depuis quelques années. Elles cherchent davantage à créer de la valeur qu’à générer des volumes, comme cela peut être le cas dans les pays émergents, où l’on fabrique des t-shirts ou des jeans à bas coût pour la mode ou l’habillement. Cela nécessite donc pour ces entreprises de s’appuyer sur beaucoup de compétences et du personnel très qualifié. En France, ce sont plus souvent des ingénieurs que l’on recrute aujourd’hui dans l’industrie textile que des ouvriers de fabrication.

La formation s’annonce donc comme un défi clé dans ce secteur ?

Effectivement. La formation, l’accès à la connaissance, la volonté de faire monter en compétences les effectifs sera un enjeu majeur. Ce sera l’une des clés pour développer la technicité des produits français, créer des emplois et faire face à la concurrence de pays émergents qui n’appliquent pas les mêmes standards sociaux et environnementaux. Tout sera affaire de volonté politique. La collectivité sera-elle prête à investir dans la formation à des métiers dont on n’a besoin que ponctuellement ? C’est une vraie question.

N’oublions pas aussi que ce secteur du textile français est riche d’un savoir-faire, qui constitue un patrimoine immatériel, qui n’a pas été toujours formalisé à l’écrit. A l’heure où de nombreux salariés du secteur sont amenés à prendre leur retraite, il est important qu’il puisse être transmis aux générations suivantes. Le développement territorial doit se baser sur cet héritage. Réintégrer les éléments du passé, pour les intégrer à une vision d’avenir, c’est ce qu’on appelle le développement durable.

*Sources : https://www.textile.fr//contenu/chiffres-cles/

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