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Innovation & Société

Michel Serres : un sacré coup de pouce pour le futur

Le post du philosophe à la « génération Poucette »

On a vraiment tout pensé ? Les certitudes balisent le futur proche ? Vraiment ? A lire le texte du philosophe des sciences et techniques, Michel Serres, 81 ans, c’est plutôt un vieux monde qui s’évanouit sous nos pieds, et comme dans les dessins animés, donne l’illusion par la force de l’habitude à celui qui marche de pouvoir encore avancer dans le vide. Mais il a beau pédaler, il chutera. Dans un texte sur les générations naissantes et contemporaines de l’Internet, le philosophe décrit le vertige d’une société qui va devoir tout réinventer, de sa mentalité collective à l’organisation du travail en passant par ses institutions et ses manières d’être. La mode conceptuelle du moment les encage « génération Y », le philosophe préfère les surnommer d’un tendre « génération Poucette » parce que avec leurs deux pouces, ils ne cessent de produire des messages et des connections.
En quelques paragraphes, le philosophe a déjà détricoté les grandes certitudes qui structurent l’actuel modèle du vivre-ensemble. Les années 2000 ont vu l’avènement d’un nouveau monde, assorti d’ébauches de mentalités et d’un être humain qui n’a plus le même cerveau, et n’habite pas le même espace que ses parents nés dans les années 1960 et 70. « Celle ou celui que je vous présente ne vit plus en compagnie des animaux, n’habite plus la même terre, n’a plus le même rapport au monde. Elle ou il n’admire qu’une nature arcadienne, celle du loisir ou du tourisme », souligne Michel Serres. Sa nouvelle Arcadie plus sûrement peuplée est numérique.

Une transmission de savoir et une organisation collective problématiques

Déjà les DRH voient ces jeunes mutants arriver peu à peu dans les entreprises. Or, le travail et son organisation ne peuvent échapper pas à cette crise de civilisation souligne Michel Serres. Le travail devrait devenir de plus en plus mobile : « Petite Poucette cherche du travail. Et quand elle en trouve, elle en cherche toujours, tant qu’elle sait qu’elle peut, du jour au lendemain, perdre celui qu’elle vient de dénicher ». Mais surtout ces jeunes générations qui trouvent un emploi, doivent simuler les usages de l’ancien monde : au travail, les petits Poucet et Poucette se voient contraints de répondre à ceux qui leur parlent, « non, selon la question posée, mais de manière à ne pas perdre son emploi. Désormais courant, ce mensonge nuit à tous », tranche Michel Serres.
Quant au monde du travail, il s’avère de plus en plus formaté, étant passé de la créativité du menuisier pour fabriquer une fenêtre à celui d’une machine à produire des ouvertures de mêmes dimensions. Ce formatage s’avère en décalage avec l’ébullition créative que stimuleraient les nouvelles technologies, selon le philosophe. Le professeur à la Stanford University met l’accent sur la problématique de transmission du savoir. En une décennie, il a assisté comme tous les enseignants du monde entier, à la montée du bavardage dans les amphis.

« Ils sont formatés par les médias », détruisant la faculté d’attention, rappelle l’auteur et cela se traduit en chiffres édifiants : sept secondes pour la compréhension d’une situation en image, quinze secondes pour supporter la réponse à une question. « Ces enfants habitent donc le virtuel. Les sciences cognitives montrent que l’usage de la Toile, la lecture ou l’écriture au pouce des messages, la consultation de Wikipédia ou de Facebook n’excitent pas les mêmes neurones ni les mêmes zones corticales que l’usage du livre, de l’ardoise ou du cahier. Ils peuvent manipuler plusieurs informations à la fois. Ils ne connaissent ni n’intègrent, ni ne synthétisent comme nous, leurs ascendants ». Toute la culture est en train de passer sensiblement du papier et du modèle de la page qui fait les livres, l’architecture comme le cadastre, « au code et à la civilisation de l’accès ». Le code que possède tout individu est à la fois ouvert et fermé, privé-public, social et pudique.
Avant que de nouveaux modèles fassent leurs preuves et s’imposent, le philosophe instruit sur les quiproquos mais aussi les réelles avancées à l’œuvre (réseaux, collaboration et coopération), et sur le grand intérêt à comprendre cette nouvelle orientation anthropologique. Un joli coup de pouce pour une pensée stimulante et des défis de toutes sortes à relever.

Emmanuel Lemieux – www.lesinfluences.fr

REPERES :
Petite Poucette, de Michel Serres, Le Pommier Editeur, 72 pages, 9 euros. (Sortie : mars 2012).

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