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Marché du travail

« Ne cherchons pas à opposer microentreprise et intérim »

La microentreprise est-elle en train redéfinir le visage du travail temporaire et de l’emploi en France ? Dans quelle mesure est-elle complémentaire de l’intérim ? Le décryptage de Monique Sentey, Déléguée Générale de l’Union des autoentrepreneurs et des travailleurs indépendants (UAE), et auteur de l’ouvrage « Autoentrepreneurs, lancez-vous !».

En 2019, l’autoentreprise connaît encore un fort développement…

Monique Sentey : Effectivement. Cette année, nous devrions passer la barre des 400 000 microentreprises créées. Soit environ 1200 par jour. C’est plus qu’en 2018. Cette tendance de fond répond à une vraie appétence pour l’indépendance. Certaines personnes jusqu’ici salariées, ont envie d’avoir davantage de liberté et de souplesse dans leur manière de travailler et d’organiser leur vie. C’est le cas dans des professions auxquelles on ne penserait pas forcément, comme les éducateurs spécialisés, qui ont pris leur autonomie ces dernières années. Parmi les microentrepreneurs, on retrouve aussi des salariés à temps partiels, qui perçoivent ce statut, comme un moyen souple de créer des compléments de revenu. C’est une solution qui permet aussi à des personnes qui ne parviennent pas à trouver de travail de se créer leur propre emploi. De plus en plus de jeunes, s’intéressent à ce régime et l’intègrent très tôt dans leur réflexion de projet professionnel, parfois dès le lycée.

Ce « boom » de la microentreprise fait-il évoluer les pratiques en matière de travail temporaire ?

MS : Au-delà des considérations économiques, les employeurs ne réussissent pas toujours à trouver via l’intérim les compétences spécifiques qu’ils recherchent, pour les accompagner ponctuellement. Développeurs informatiques, journalistes, consultants SEO, graphistes, community managers…quand les entreprises ont un besoin bien précis, elles peuvent aujourd’hui facilement, y répondre, en allant piocher dans le vivier des travailleurs indépendants. C’est particulièrement vrai pour les « professions intellectuelles ». Les points de contact sont multiples via le web, les réseaux sociaux professionnels ou des plateformes de mise en relation comme Malt ou Kang. Sur ces dernières, on peut géolocaliser en quelques clics un freelance, savoir si celui-ci est disponible et vérifier si d’autres entreprises le recommandent. En réalité, c’est la technologie qui a changé les usages et fait évoluer la façon de recruter de manière temporaire.

Est-ce à dire que l’autoentreprise fait de « l’ombre » à l’intérim ?

MS : A mon sens, ces deux modèles sont complémentaires. Il ne faut pas chercher à les opposer, même si les acteurs de l’intérim ne voient pas forcément d’un bon œil, les plateformes de mise en relation de freelances, qui fonctionnent comme des « places de marché en ligne ». Pour qu’une entreprise se développe, ait accès à de nouveaux marchés, soit compétitive et innovante, elle a besoin de conduire son activité avec flexibilité. Cela suppose qu’elle puisse accéder à tous les canaux possibles pour mettre en place et orchestrer les compétences : freelance comme intérim.

Comment ces deux modèles peuvent-ils se compléter ?

MS : Les prestations des microentrepreneurs permettent de répondre à l’« instant T » à des besoins hyper-ciblés. Les agences d’intérim sont souvent plus généralistes. Elles s’intègrent davantage dans la stratégie de recrutement ou de gestion prévisionnelle des compétences des entreprises. Elles proposent des intérimaires pour des postes bien définis et des missions plus longues, qui peuvent durer plusieurs mois. Elles restent très présentes dans des secteurs comme la restauration, le BTP ou l’industrie, dont elles ont une connaissance fine. L’intérim propose par ailleurs un cadre sécurisé à certaines personnes, qui leur convient mieux que la microentreprise.

N’y-a-t-il pas toutefois un risque de dérive ?

MS : Tout à fait. Devenir micro-entrepreneur doit rester un choix. A la différence d’un salarié ou d’un intérimaire, on ne doit pas être dépendant de l’entreprise pour laquelle l’on travaille, ni avoir avec elle de liens de subordination. Ce n’est pas sûr que cela soit le cas des jeunes livreurs à vélo, auxquels certaines plateformes sur internet font appel. Ceux-ci sont totalement dépendants socialement et économiquement de ces plateformes qui sont souvent leur unique client. Cela ne peut pas marcher comme cela. Quand on est freelance, on doit avoir tout un panel de clients et prospecter en ce sens. Tout un chacun doit prendre conscience, à commencer par les clients finaux des plateformes, que l’on ne peut pas revenir à l’époque du « tacheronage », avec des travailleurs que l’on « exploite » sans protection sociale.

Comment apporter plus d’éthique dans ces pratiques ?

MS : Pour que les plateformes de livraison assurent la couverture sociale des indépendants qu’elles font travailler, il faudrait qu’elles en fassent leurs salariés. Et fassent donc évoluer leur modèle, ce qui est peu probable. Une solution serait, qu’à l’instar des VTC, les livreurs s’émancipent, s’associent et créent eux aussi leur propre plateforme. Contrairement aux salariés et au patronat, la représentativité des microentrepreneurs est faible. L’améliorer sera essentiel pour davantage peser sur les débats. A ce titre, une alliance vient d’ailleurs d’être nouvellement créée entre l’UAE et la CFDT.

« Auto-entrepreneurs, lancez-vous ! », édition Dunod

S.K.

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