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– Prix du Livre Pôle emploi 2018 – Patrice Flichy : Le digital ne change pas le travail, il accélère sa transformation

Le digital, s’il ne fait qu’accélérer un changement du travail déjà à l’œuvre depuis longtemps, permet en revanche une autonomie grandissante en favorisant la circulation des compétences de la sphère privée à la production marchande. Entretien avec le sociologue Patrice Flichy sur Les nouvelles frontières du travail numérique, Prix du Livre Pôle emploi 2018.

Publié le 04/04/2018 Mise à jour le 05/04/2018

Le sociologue Patrice Flichy, l’un des spécialistes des questions de l’Internet et du numérique, aime rappeler cette évidence. Et c’est ce qui fait toute l’originalité de son livre Les nouvelles frontières du travail numérique (1). Le monde a existé avant Internet, dit-il, pour recadrer certaines analyses économiques et sociologiques tendant à prouver que le digital a tout révolutionné et posé des modes de production et de travail fondamentalement différents. Pas du tout, le digital n’a fait qu’accélérer certaines formes de travail qui existaient auparavant et depuis longtemps. Le travail sous les formes qu’il revêt aujourd’hui, avec des frontières de plus en plus floues entre l’activité professionnelle, le loisir ou l’activité autour d’une passion, existait bel et bien avant le digital.

« Le monde a existé avant le numérique »

« Il y a toujours eu deux formes de travail, explique-t-il, le travail professionnel et celui que l’on fait à côté. Ce travail que l’on fait à côté, celui que j’appelle le travail ouvert, s’est développé sous des formes multiples, surtout au cours de la deuxième moitié du XXe siècle. Ce sont ces activités que l’on fait « à côté » et que quelques utopies, les utopies du faire, ont, par exemple, particulièrement développé : la culture hippie, et le Do It Yourself, qui se sont d’ailleurs parfaitement fondus dans la culture digitale au moins à ses débuts, celle des punks, avec leurs trois accords de base pour être musicien, celle des hackers, les bidouilleurs et bien d’autres. Ce sont des activités qui se développent en général sur des compétences simples, que les individus améliorent. J’aime bien prendre un exemple tiré de la crise de 1929. Beaucoup d’ouvrier américains sans emploi ni ressources se sont mis à fabriquer des objets et à les vendre. En général devant les églises. Cela a fonctionné, mais le marché, limité aux parvis des églises, a rapidement été saturé.  Quelle différence y a-t-il avec les gens qui depuis quelques années font des objets et les vendent sur les réseaux ? Aucune. Sauf le fait qu’Internet a étendu leur marché au monde entier. Fondamentalement, l’activité n’a pas changé en un siècle. Idem avec la location d’une chambre ou d’un appartement. Recevoir des gens chez soi, comme conduire quelqu’un avec sa voiture, cela a toujours existé. Les plateformes digitales ont simplement agrandi le marché de manière phénoménale. »

Travail, loisirs et passions

L’apport principal du digital au travail et ses productions, c’est la mondialisation. Le fait que le développement des compétences est plus facile également. « YouTube et ses tutos sont devenus la première école technique au monde. Ils permettent l’acquisition des compétences et l’accès à des collectivités virtuelles de diffusion. L’enjeu de la réflexion aujourd’hui est de bien comprendre les évolutions du travail professionnel (le métier), de l’« autre travail » (l’activité que l’on a en général à côté de son métier) et de ce que j’appelle le « travail ouvert », une vision alternative du travail qui associe activités professionnelles et passions ». Il existe en fait de plus en plus une continuité des modes de faire entre le travail, les loisirs, les passions.  Elle a toujours un peu existé, mais le digital permet son émergence forte. C’est cette continuité, ce « travail ouvert » qui donne de l’intérêt aux activités. Patrice Flichy comme tout bon sociologue pragmatique l’étudie dans son livre avec le parcours d’une quarantaine de personnes. « Ils se mobilisent dans leur travail, s’investissent ailleurs, les expériences acquises dans un domaine se réinvestissent dans les autres et participent à la construction d’identités complexes qui associent plusieurs champs d’activité, ajoute Patrice Flichy. Apparaît ainsi un espace élargi du travail où l’on articule différentes manières de faire et où, par de multiples chemins, l’on accède au plaisir d’élaborer son identité ». Là, le digital permet, en entrecroisant perpétuellement les champs du travail et du hors travail, de retrouver cette tradition du Do It Yourself. Lors de leur premier concert en France, au Palace, The Clash s’est fait sortir de scène tant le groupe jouait mal et chantait faux. Ils appliquaient les principes du punk « apprends trois accords et fais ta musique toi-même ». Ils l’ont fait et, petit à petit, ont changé le rock. Toutes proportions gardées, c’est le même phénomène que met en évidence Patrice Flichy avec les parcours professionnels qu’il décortique.

Un nouveau chemin se dessine aujourd’hui, avec d’une part l’envie de devenir autonome, de monter sa propre activité ou sa propre boîte, et d’autre part les nouvelles opportunités de travail qui permettent de « s’installer dans des espaces interstitiels, de franchir les frontières des professions et de faire circuler les compétences de la sphère privée à la production marchande. Cela donne leur chance aux outsiders. Les parcours professionnels digitaux traversent les territoires privés et s’appuient sur les savoir-faire cultivés par soi-même».

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(1) Les nouvelles frontières du travail numérique. Patrice Flichy. Le Seuil.