Pôle emploi - Emploi Parlons Net

Innovation & Société

Philippe Askenazy : « Les nouvelles technologies sont peut-être moins destructrices d’emplois que ce qu’on imagine »

L’économiste Philippe Askenazy a commenté une étude pour le Centre d’Orientation de l’Emploi sur « l’impact de l’innovation sur l’emploi vu par les salariés ». Un peu Cassandre, mais aussi optimiste au vu de la manière dont les jeunes qualifiés trouvent du travail.

Les salariés français baignent dans l’innovation et la voient tous les jours dans leur travail : 7 sur 10 ont vu une innovation mise en place au cours des 5 dernières années, 9 sur 10 disent avoir été directement concernés par une innovation et que le travail a, pour la moitié de ceux-ci, évolué de manière importante. Mais s’ils sont 92% à dire qu’ils n’ont jamais été licenciés à cause d’une innovation technologique, ou si, autre point positif, ils jugent que  l’innovation a impacté de manière positive leur autonomie, leur efficacité, ainsi que l’intérêt et l’organisation de leur travail, les conséquences des innovations sont en revanche perçues comme négatives en ce qui concerne l’intensité de leur travail et leur degré de stress.

C’est là toute la contradiction du rapport des salariés à l’innovation. Pour l’économiste Philippe Askenazy, directeur de recherches au CNRS et spécialiste des questions du travail et des politiques d’emploi*, a une vision de Cassandre et une autre optimiste sur le sujet : « Ce n’est pas une nouveauté, cela fait déjà une bonne vingtaine d’années que l’on s’interroge sur cette intensification du travail, avant même que l’on rentre dans le mélange de vie privée et  de vie professionnelle qu’entraine aujourd’hui le numérique. Il y a de plus en plus un cumul des exigences dans le travail. Avant il y avait d’un côté le  travail manuel sans grande exigence psychologique et de l’autre un travail intellectuel sans, lui, grande exigence manuelle. Aujourd’hui il y a une convergence des deux. Si l’on est ouvrier ou conducteur de bus on subit une présence permanente des technologies, on vit une pression constante sur sa sphère psychologique qui se rajoute à la pression physique. De l’autre dans les métiers purement réflexifs se rajoute une dimension physique, le travail par exemple dans le numérique est un travail pénible avec un de plus en plus de pathologies liées. Et à cette augmentation des contraintes et des exigences avec les technologies, se rajoute désormais le mélange entre la vie privée et la vie professionnelle qui n’est pas en fait totalement nouveau ».

Ce qui frappe le plus Philippe Askenazy dans ses travaux est le constat qu’« en plus de la montée de ces exigences on a une disparition progressive de ce qui aurait pu compenser éventuellement cette pression : les possibilités de décision disparaissent. Officiellement les nouvelles technologies rendent les travailleurs autonomes mas le travail est en fait de plus en plus prescrit, la liberté se restreint ». Dans le même sens il observe que le collectif dans le monde du travail qui pourrait permettre de supporter la tension se délite aussi. Cela va « des caissières qui ne se retrouvent jamais avec les mêmes à la pause car le travail est organisé de manière très flexible, aux syndicats ou aux collectifs de lutte qui permettaient d’une certaine manière de compenser les exigences de plus en plus importantes ». Et pour lui, la conséquence est terriblement négative car « la productivité s’étiole et l’on on passe de l’intensification à l’usure professionnelle. Nous commençons  à observer des choses inquiétantes. Tout le monde parle d’espérance de vie qui augmente. Mais dès que l’on parle d’espérance de vie sans limitation, c’est à dire dans une santé correcte, depuis une petite décennie cela patine dans l’ensemble de l’Union Européenne ». L’économiste est ainsi étonné de la faiblesse, selon l’étude BVA-COE de l’accompagnement des salariés sur les innovations : « 60% c’est très peu. En Suisse le taux est de 90% ! 4 salariés sur 10 non accompagné lors de changements c’est considérable ».

Pessimiste Askénazy ? En fait non, car, explique-t-il : « de manière assez étonnante on constate depuis des années que la destruction d’emplois est finalement assez modérée dans l’Union européenne. L’Allemagne ou la Grande Bretagne ont ainsi des taux de chômage relativement bas alors que leur croissance économique n’est pas  franchement bonne ». L’économiste a constaté en fait que sur tout le continent européen « jamais les entreprises n’ont fait autant de demandes en qualifiés de niveau universitaire. Dans l’emploi européen, il y a en 2014, 11 millions de plus de personnes en emploi avec des diplômes universitaires  qu’en 2008. C’est absolument considérable ! En France c’est 1,4 million en plus sur la même période ! Il y a un appétit des entreprises pour les qualifiés… C’est là qu’il faut être positif sur l’innovation : les jeunes formés trouvent du travail. On a de plus en plus besoin de jeunes qualifiés, on n’est pas du tout dans une situation de déclassement il y a des emplois qui se créent, il faut avoir un discours positif, les nouvelles technologies sont peut-être moins destructrices que ce qu’on imagine ».

Jean-Pierre Gonguet

Également à lire

Innovation & Société

03 mai 2019

La lente disparition des classes moyennes

La polarisation de l’emploi et la disparition progressive des métiers moyennement qualifiés sont en train d’entrainer une disparition progressive des classes moyennes. L’OCDE tire la sonnette d’alarme dans le rapport qu’elle vient de publier sur les classes moyennes.

en savoir plus

Dernières publications