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Si les profils n’existent pas, il faut les créer

Après des années de crise lourde, l’activité économique est, depuis trois à quatre ans, repartie très fortement à Roanne, ville moyenne de 30 000 habitants longtemps enclavée. Les projets se multiplient et le bassin d’emploi ne suffit pas à la demande.

Des grandes entreprises (Nexter, Michelin, SFAM, Sopra Stéria) mais aussi des PME de la couture ou des start-up de la cybersécurité. À tel point que l’agglomération et la CCI ont lancé, le 13 juillet 2018 une opération de communication à Lyon et bientôt dans le métro parisien pour attirer les candidats aux 2000 postes qu’elle doit pourvoir d’ici fin 2020. Mais c’est difficile. La vraie solution ? La formation des Roannais aux nouveaux métiers.

Plus de 6 mois chez Siemens pour pourvoir un poste intéressant et bien payé, et parfois plus longtemps…

« Je ne comprends pas. Non, franchement je ne comprends pas ». Andrzej Cieslar est développeur logiciel chez Siemens Industry Software à Roanne depuis 11 ans. Il ne comprend pas pourquoi autour de lui des postes à pourvoir restent ouverts pendant des mois sans trouver preneur. « Siemens a créé en même temps les deux structures, celle de Roanne et celle de Lyon, explique-t-il. Nous étions une quarantaine des deux côtés. Nous sommes toujours le même nombre à Roanne, ils sont entre 150 et 180 à Lyon. Dans mon équipe, j’ai un poste ouvert depuis un an. Un bon poste de développeur logiciel, bien payé… Mais on ne trouve pas, alors que le travail est intéressant et la qualité de vie bonne à Roanne ». Chloé Renaud confirme. Elle s’occupe du recrutement de Siemens Industry Software au niveau national : « à Lyon, Toulouse ou Chatillon, là où est notre siège social, je n’ai aucune peine à trouver. À Roanne, 8 postes sont actuellement ouverts et c’est difficile. Nous sommes 600 chez Siemens Industry Software. C’est à Roanne, avec ses 38 salariés, que j’ai le plus de peine. Nous arrivons de temps en temps à attirer des familles à Roanne. Mais des jeunes diplômés, quasiment pas. Ils préfèrent aller à Lyon ».

Chloé Renaud est obligée de ruser : « dans certains cas, nous ouvrons le poste à la fois sur Roanne et Lyon et nous demandons au candidat de choisir. Dans d’autres, pour les juniors, nous leur demandons de venir à Roanne pour acquérir nos compétences spécifiques. Puis, après, s’ils le souhaitent toujours, de s’installer à Lyon ». Andrzej Cieslar est donc un cas à Roanne : il vient de Cracovie, adore la ville et compte y rester. Mais autour de lui, il n’y a que des Roannais. « Si j’excepte une collègue qui est arrivée de Bretagne il y a trois ou quatre ans, tous les autres sont Roannais. Ils sont nés ici, sont partis faire leurs études à l’extérieur, et sont revenus prendre un travail là où ils ont leurs amis et leur réseau depuis toujours ». Les autres ne viennent pas.

La raison pour Chloé Renaud ? « La méconnaissance. Personne ne connaît Roanne, personne ne connaît les avantages de la ville. Les postes restent ouverts pendant des mois, certains plusieurs années. D’autres sont pourvus par des gens de l’extérieur, mais après quelques temps, ils repartent ». Aujourd’hui la durée moyenne pour pourvoir un poste chez Siemens à Roanne est de « plus de six mois » !

Les couturières hautement qualifiées du luxe de Pacau Couture

« Si l’on passe du temps à chercher le bon candidat, on le trouve. Si on ne le trouve pas, on le forme ». Eric Ciampi dirige un atelier de couture spécialisé dans le flou. Le flou c’est tout ce qui est souple, un travail de « petites mains » très hautement qualifié, où la dextérité et le soin sont essentiels. Le flou, tous les grands noms français du luxe en font, et la plupart font faire à façon leurs corsages, leurs jupes et leurs robes « floues » chez Pacau Couture. L’entreprise périclitait, Eric Ciampi rachète et développe. Il y avait 40 personnes en 2011, il devrait y en avoir 150 en 2020. Seulement voilà, Pacau Couture est implantée à La Pacaudière, un bourg de 1000 habitants à 25 kilomètres de Roanne. Autant dire que le marché du travail local est restreint et les couturières très qualifiées encore plus. Au début, sans qu’il sache d’ailleurs très bien pourquoi, les premières candidates arrivent par Leboncoin. Une quarantaine. Puis l’agence Pôle emploi de Roanne prend le relais et a commencé à aiguiller les bonnes compétences de l’agglomération vers La Pacaudière.

Mais cela ne suffit pas, il lui faut aller chercher plus loin. Son idée ? À produit haut de gamme, stratégie de recrutement haut de gamme. Eric Ciampi a réalisé avec le temps qu’il attirerait les bons profils avec une politique sociale et une culture d’entreprise haut de gamme, à l’image des produits qu’il façonne. L’outil de travail est de qualité, personne ne travaille au rendement, les avantages sociaux sont là, le climat est doux dans l’atelier, le travail calme et surtout tout le monde est embauché en CDI. Et il s’investit énormément dans le recrutement : « on n’embauche pas en appuyant sur un bouton, explique-t-il. Le raisonnement selon lequel il y aurait des chômeurs d’un côté et des offres de l’autre et que cela devrait marcher en claquant du doigt est un peu court. Dire : « je veux quelqu’un pour lundi, ça ne marche pas ». Recruter est en fait un travail aussi important que celui de trouver un nouveau client. C’est un acte de management essentiel. »

Le résultat est qu’en se faisant connaître sur la qualité de travail, associée à la qualité de vie d’un joli bourg traditionnel, Pacau Couture a réussi à faire que 30% de ses effectifs viennent de loin : des gens ont déménagé de Clermont-Ferrand ou de Saint-Étienne, d’autres, plus rares, d’encore plus loin comme de Bordeaux.

Mais Éric Ciampi sait que cela ne suffira pas, car pour trouver les 70 personnes qu’il va recruter d’ici fin 2020, il va devoir plonger dans le vivier de l’agglomération. Une seule solution pérenne : monter en interne sa propre école de formation. Pacau Couture a déjà sélectionné une trentaine de candidates. Aucune n’a jamais fait de couture mais toutes ont la dextérité nécessaire. 6 mois de formation pour apprendre les bases, embauche en CDI et, en trois ans, si tout se passe bien, elles seront de bonnes couturières. Il faut toutefois en former plus que nécessaire. Eric Ciampi ne cache pas en effet qu’il y a « beaucoup de déchets avec les jeunes. La Pacaudière, c’est joli, mais ils préfèrent très souvent retourner en ville ».

Les techniciens helpdesk en formation ultra rapide de Sopra Steria

Sopra Steria à Roanne c’est un peu le hasard. L’entreprise des services numériques aux entreprises s’y est installée un peu contrainte et forcée. Son premier gros client, l’entreprise d’armement militaire Nexter, demandait que toutes les prestations fournies soient à proximité. C’était en 2005 et Sopra ne comptait que 6 salariés contre 430 aujourd’hui. Sopra Steria est en pleine croissance et, en 2018, 130 personnes ont été embauchées, sans compter les remplacements. Selon Rémi Paimblant, en charge du recrutement roannais, « nous sommes sur un rythme minimum d’embauches de 45 à 50 personnes par an. Un peu plus même lorsque l’on rentre un nouveau client ». Toutes les embauches sont des profils numériques moyennement qualifiés qui n’existent guère à Roanne. Les faire venir de l’extérieur ? « C’est possible, explique Rémi Paimblant, qui est lui-même un immigré de Moulins sur Allier. Mais les seuls que l’on peut cibler, ce sont les Lyonnais, essentiellement les jeunes couples de trente à quarante ans qui souhaitent un pavillon pour élever leurs enfants.

Éventuellement nous pouvons les cibler à cause du prix de l’immobilier roannais, mais une majeure partie de ces trentenaires sont dans leur développement de carrière et le fait de venir s’enterrer à Roanne ne va pas forcément les aider, même s’ils y gagnent financièrement. En fait les seuls que nous avons réussi à faire venir, ce sont des jeunes qui n’étaient pas trop loin et qui n’aimaient pas la ville, mais c’est infinitésimal. À Lyon, on a récupéré un jeune couple avec deux enfants qui voulait vivre tranquille. Mais on ne fait venir personne en fait, les 130 que nous avons embauchés l’année dernière, nous les avons tous formés. 95% de nos effectifs viennent de l’agglomération roannaise. Comme nous sommes sur des marchés extrêmement rapides et en développement, nous n’avons pu réussir que grâce à la réactivité de Pôle emploi et de la Région : nous avons pu monter des formations ultrarapides. Des formations de techniciens « helpdesk » par exemple, car c’est un peu notre spécialité à Roanne : idéalement, en trois mois un bon profil sait se débrouiller. Si nous n’avions pas eu cette réactivité de Pôle emploi et de la Région sur la formation, nous aurions été incapables de répondre à nos clients. Nous avons d’autant plus intérêt à le faire ». Si les profils n’existent pas, il faut les créer, pas forcément aller les chercher.

Les « mercenaires » de Recoveo en attendant les Lyonnais ou les Grenoblois

« Les qualifications de l’ingénieur en charge de la restauration des disques durs des smartphones ? 4 ans de droit ! ». Florent Chassignol sourit de cette jolie reconversion. Mais il avoue aussitôt que Recoveo, sa start-up devenue le numéro 1 français de la récupération de données sur disques durs, a tellement de mal à recruter à Roanne, à « trouver des jeunes motivés » sur l’agglomération ou à faire venir des profils de l’extérieur (« un an pour embaucher un directeur commercial qui veuille venir à Roanne ! »), qu’il fait feu de tout bois. Il embauche des « mercenaires » recrutés sur leurs envies et leurs compétences probables plutôt que sur leurs diplômes. C’est pour cela que son ingénieur responsable des disques durs des smartphones, avec ses 4 ans de droit et sans aucune formation en électronique, passe aujourd’hui son temps à bidouiller des machines hypersensibles.

« On a énormément de peine à recruter, que ce soit des ingénieurs ou de simples techniciens, chaque fois c’est un vrai combat. On est obligés de recruter des gens qui ont un profil informatique, puisque c’est notre cœur de métier, mais on est obligés de les former, puisque l’on est dans une niche de l’informatique assez pointue. À cela s’ajoute une difficulté : Recoveo est une start-up et quand nous avons des ingénieurs, nous avons du mal à les garder, car la pénurie est telle sur l’agglomération que les grands groupes les repèrent et cherchent à les attirer rapidement ».

Délocaliser ? « Parfois je me pose la question d’aller sur Lyon. Ce serait plus facile, j’aurais les bons profils. Avec l’arrivée de la téléphonie mobile et la complexité de récupération des disques, je vais avoir besoin d’ingénieurs d’encore plus haut niveau. À Roanne, la formation électronique ou informatique s’arrête à BAC +2. Je n’aurai pas d’autre choix que d’aller chercher à attirer des Lyonnais ou des Grenoblois ». À moins qu’il suive l’exemple d’une autre start-up locale, Spot-it, installée au Coteau sur l’autre rive de la Loire : tellement désespérée de ne pas trouver les ingénieurs et techniciens dont elle avait besoin qu’elle a carrément créé une filiale à Rennes, là où sont les bons profils.

Chez Michelin, tout va bien, sauf dans la maintenance

Pour Éric Percie du Sert, le directeur du site Michelin de Roanne, l’embauche c’est « facile » : « l’année dernière nous sommes effectivement allés à Lyon avec les élus de l’agglomération et de la CCI pour la campagne sur le recrutement de 2000 personnes, car nous sommes une entreprise emblématique de Roanne. Mais nos embauches sont faciles : depuis quelques années, nous avons beaucoup investi dans l’usine. Avec l’accord de compétitivité et le pacte d’avenir Roanne 2019, ce sont plus de 100 millions d’euros qui ont été injectés dans le site spécialisé dans les pneus « premium ».

Un peu plus de 800 salariés et, chaque année nous prenons une cinquantaine de CDI essentiellement pour remplacer des départs. Ce sont une grande majorité d’agents de production qui sont assez faciles à trouver sur le territoire et à former. Nous sommes une entreprise manufacturière et ce sont des métiers très manuels, nous n’avons jamais de mal. Pour les cadres c’est autre chose, c’est plutôt le siège qui s’en occupe puisqu’ils viennent ici pour 3 à 5 ans et qu’après ils repartent sur d’autres sites. Le seul souci qu’on ait, le seul vrai métier en tension, c’est celui de la maintenance. Comme partout en France d’ailleurs, ce métier est en crise. Il faut vraiment aller les chercher et Michelin a décidé d’ouvrir une école à Clermont-Ferrand ».

J-P.G.