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« Tirer le meilleur des 2 mondes avec la joint-venture sociale »

Réconcilier l’économique et le social, la performance et l’inclusion des publics en difficulté. C’est l’ambition de la joint-venture sociale, un nouveau modèle de co-entreprise qui réunit à la fois des acteurs de l’économie marchande, sociale et solidaire. Le décryptage de Claudine Leclerc, directrice de l’association Socialcobizz, qui accompagne la création de ces structures innovantes.

En quoi consiste le modèle de la joint-venture sociale, dont on entend de plus en plus parler actuellement ?

Il s’agit de co-entreprises à vocation sociale créées conjointement par des acteurs de l’économie sociale et solidaire et des entreprises issues du secteur marchand. Ces structures s’appuient sur les expertises complémentaires de leurs actionnaires pour favoriser l’inclusion sociale par le travail, dans le cadre d’un projet économiquement pérenne.

L’entreprise « privée » va ainsi apporter sa connaissance sectorielle et des métiers, ses équipements, voire ses infrastructures ainsi que sa force de frappe financière et commerciale. L’entreprise issue de l’économie sociale et solidaire va quant à elle amener sa culture de l’insertion et son approche sociale.

Certaines de ces joint-ventures sociales ont la taille d’une PME. Elles peuvent employer jusqu’à 200 personnes et générer plusieurs millions d’euros de chiffres d’affaires.

Avez-vous des exemples ?

Le groupe ARES, qui a pour vocation de favoriser l’insertion professionnelle de personnes en grande exclusion est un pionnier dans ce domaine. En 2018, ARES a par exemple créé LIVA avec Vinci. Spécialisée dans la logistique de chantier, cette joint-venture sociale crée des passerelles vers des métiers en tension au travers de missions d’insertion de personnes en difficulté. Celles-ci bénéficient d’un accompagnement personnalisé qui les aide à retrouver confiance et autonomie dans le travail.

Ce projet est d’autant plus viable et pertinent, qu’il répond aux besoins de l’activité de Vinci, qui cherchait à optimiser et à sécuriser la logistique sur ses chantiers. En développant ces nouvelles prestations, le groupe de construction s’est ouvert de nouveaux marchés, avec une trentaine de créations d’emplois à la clé.

Sur le même principe, ARES a créé avec XPO, leader dans le secteur de la supply chain, et Login’s, une entreprise de logistique qui favorise l’entrée dans l’emploi de personnes en situation de handicap.

Des groupes comme Danone ou Accenture se sont eux aussi engagés dans cette voie …

Danone, qui a inscrit des objectifs sociaux dans ses statuts, est effectivement très mûr sur ce plan. Ce groupe s’est associé à la Fondation Agir Contre l’Exclusion et la start-up Lemon Tri, pour fonder Lemon Aide. Cette entreprise d’insertion spécialisée dans le tri, la valorisation et le recyclage de matériaux en plastique forme chaque année une vingtaine de personnes aux métiers de l’économie circulaire. Son activité s’inscrit pleinement dans la continuité des engagements de Danone sur le plan environnemental.

De son côté, le cabinet de conseil Accenture a relocalisé en France ses activités dans le numérique, en créant Access Inclusive Tech, avec ARES et Investir & +, un fonds d’investissement qui soutient les entrepreneurs sociaux. Les prestations d’Access Inclusive Tech sont réalisées par des personnes éloignées de l’emploi, avec les mêmes exigences en termes de professionnalisme ou d’efficacité opérationnelle que dans des entreprises dites « classiques ». Ces missions sont de vrais tremplins pour l’emploi. Elles donnent l’opportunité à des personnes en insertion de développer des compétences dans le domaine du numérique, très attendues des entreprises.

N’est-il toutefois pas difficile de concilier les visions parfois différentes des entreprises du secteur marchand et de l’économie sociale et solidaire ?

Le succès d’un tel projet repose sur le lien de confiance, qui s’établit entre toutes ses parties prenantes. A elles de partager de mêmes objectifs et valeurs, de se comprendre mutuellement et de clarifier dès le début les responsabilités et engagements de chacun au niveau de la gouvernance.

Elles ont tout à gagner à faire converger leurs visions. Une telle approche va permettre à un acteur de l’économie sociale et solidaire de changer d’échelle et de diversifier son modèle. Il va ainsi pouvoir se développer en bénéficiant des moyens, humains, techniques et financiers de son partenaire, et ainsi donner d’autant plus d’impact à son projet d’inclusion sociale par le travail.

Pour une entreprise de l’économie marchande, les joint-ventures sociales sont de vrais laboratoires. Elles vont l’aider à développer et tester de nouvelles activités porteuses sur le plan économique, tout en innovant sur le terrain social et sociétal. En s’engageant dans un tel projet, une entreprise donne d’autant plus de valeur ajoutée à ses métiers.

Quels défis se profilent ?

Le modèle de la joint-venture sociale ne doit pas rester la panacée des grands groupes du CAC 40 . Il essentiel que de plus en plus d’entreprises de taille intermédiaire ou de PME s’inscrivent dans ce mouvement, car ce sont elles qui sont créatrices d’emplois en France. On commence à voir quelques initiatives dans le secteur de la pêche par exemple, mais cela reste pour l’instant à la marge.

Du chemin reste encore à parcourir pour faire évoluer les mentalités. En matière d’insertion et d’inclusion, les préjugés sont encore bien ancrés. Tout un travail d’éducation et d’information doit continuer à être mené, en s’appuyant notamment sur les équipes ressources humaines des entreprises pour sensibiliser les salariés et dirigeants, aux effets positifs de la joint-venture sociale et faire bouger les lignes.

La conjoncture a-t-elle un impact sur le développement de ce modèle hybride ?

Dans le contexte actuel, le modèle de la joint-venture sociale, dont l’ambition est de « tirer le meilleur des deux mondes » démontre plus que jamais sa pertinence.

ARES, qui connait une croissance à 2 chiffres en est une excellente illustration. Ce groupe va prochainement créer une cinquième joint-venture sociale avec de nombreux emplois tremplins à clé. L’association Aurore, qui accompagne des personnes en situation de précarité ou d’exclusion va elle aussi s’inscrire dans cette dynamique.

Plus que jamais avec la crise, les consommateurs, les salariés et les talents à recruter attendent des entreprises qu’elles agissent de manière éthique et responsable. Celles qui investissent dans un projet de joint-venture sociale ont l’opportunité d’être forces d’innovation sur le terrain social et sociétal, tout en étant performantes. Cela peut être un vrai levier pour se démarquer de la concurrence.

S.K

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