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Travail : de l’éthique du « devoir » à celle de « l’épanouissement »

Plus que permettre l’accès à un revenu, on attend aujourd’hui du travail qu’il nous permette de nous réaliser, de nous épanouir. Des attentes qui se sont confrontées aux évolutions engendrées par les nouvelles formes d’organisation du travail (NFOT).

Publié le 19/08/2013

« D’indigne et de méprisé, le travail est devenu, au cours des trois derniers siècles, le principal lieu d’investissement des énergies utopiques. » C’est ainsi que les sociologues Dominique Méda et Patricia Vendramin concluent leur ouvrage « Réinventer le travail »1, qui regroupe un grand nombre d’études portant sur le sens que les individus donnent au travail.

S’il a toujours été un « puissant intégrateur », fournissant « des places, des droits et des devoirs », il serait aujourd’hui investi d’attentes de plus en plus élevées : au départ simple moyen en vue d’une fin – l’obtention d’un revenu -, on lui demande désormais de remplir d’autres rôles. D’une « éthique du devoir », avec sa dimension instrumentale et doloriste, nous serions passés à une « éthique de l’épanouissement » selon les auteurs de l’ouvrage. Travailler doit en effet permettre à l’Homme, en plus de survivre, d’accéder à un certain « accomplissement » ou encore à « la réalisation de soi », et participe même à la construction de notre identité.

Un « investissement affectif »

Le travail, crucial donc, et notamment pour les Français. Ils se distingueraient même parmi les Européens par l’importance qu’ils accordent à l’intérêt intrinsèque de l’emploi (épanouissement personnel, etc., les intérêts extrinsèques correspondant au salaire, au prestige, ou encore à la sécurité de l’emploi). En effet, Selon une enquête ISSP2, 65 % des Français, et tout particulièrement les jeunes et les plus diplômés, déclaraient que cet aspect était « très important ». Les auteurs rappellent par ailleurs qu’en France, « le travail est plus fréquemment un investissement affectif », et que « les valeurs françaises opposent le travail ‘vil’ au travail ‘noble’, qui échappe à la logique du marché, pour s’appuyer  sur une logique interne, celle de l’honneur du métier ». Rien de moins.

Autant d’attentes, de valeurs, d’idéaux que les nouvelles formes d’organisation du travail sont venues heurter depuis les années 1980. Un paradoxe : si les Français sont très attachés au travail, ils font également partie de ceux qui désirent le plus qu’il prenne moins d’importance. Pour les auteurs, s’inspirant de Thomas Philippon3, il y aurait en effet, en France, un « fort malaise » au travail, du fait de relations sociales « tellement exécrables que les salariés (…) se mettraient en quelque sorte dans une position de retrait ». L’activité serait génératrice de mal-être et de stress, du fait de l’intensification du travail, de la dégradation des conditions d’emploi et de l’inquiétude généralisée, inconvénients non contrebalancés par des contreparties suffisantes (salaires et sécurité), susceptibles de « dissiper le malaise ». Et les Français tombent d’autant plus haut que leurs idéaux figurent parmi les plus ambitieux. On parle également de « dualisation du marché du travail » entre une main d’œuvre « centrale » et une autre « périphérique »… Des évolutions que les auteurs attribuent pour une grande part aux NFOT.

Personnalisation du travail et de l’échec

Fragilisé, segmenté, excluant, le travail ne semble donc plus, en tout cas pour une partie de la population, remplir tous ses rôles. Résultat : les travailleurs risquent une overdose d’autant plus colossale que le temps professionnel devient complexe à calculer, et qu’il  déborde de plus en plus sur la vie privée. Par ailleurs, les « qualifications » requises pour un métier ne suffisent plus : on parle aujourd’hui de « compétences », « liées à l’éducation, la formation et à l’expérience des travailleurs, ainsi qu’à leurs aptitudes personnelles ». Autrement dit : difficile de distinguer son poste de sa propre personne.

Corollaires de cette individualisation, l’autonomisation et l’auto-contrôle auxquels doivent s’astreindre les travailleurs, peuvent mener à une « personnalisation de la faute en cas d’échec ». Et ceux-ci, conquis par les promesses d’épanouissement et désireux de bénéficier d’une plus grande liberté de manœuvre, l’acceptent. Le surinvestissement dans le travail est par ailleurs « de plus en plus fréquent » et peut conduire à une surexposition aux risques psychosociaux. Pour illustrer cette course folle, les sociologues citent un de leurs interviewés : « J’ai l’impression d’être dans un train dont je ne peux pas descendre, sinon je ne pourrai pas remonter dedans ».
Jusqu’à ce qu’il déraille.

Audrey Minart – LesInfluences.fr

1 PUF, 21 août 2013.
2 Enquête sociologique internationale.
3 Les Capitalisme d’héritiers. La crise française du travail, Paris, Le Seuil, 2007.

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