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Travailler à l’heure d’Uber et Airbnb

Pour le sociologue Patrice Flichy, à qui a été décerné le Prix du livre Pôle emploi 2018 pour Les nouvelles frontières du travail à l’ère numérique (Seuil, 2017), les plateformes comme Uber et Airbnb ne font pas que bousculer les professionnels établis. Elles remettent en cause bon nombre de repères apparus avec le capitalisme industriel.

Avec ce nouveau capitalisme de plateforme, les notions d’espace et de temps de travail évoluent, de même que les modes de transmission de la connaissance. Rencontre avec un auteur qui, depuis la fin des années 1990, n’a eu de cesse d’analyser les nouveaux usages nés d’Internet.

Il est courant de distinguer les activités de travail de celles relevant du loisir. Vous estimez cependant que la frontière entre ces différentes formes d’activité tend à devenir de plus en plus floue. Pour quelles raisons ?

Ce qui est certain, c’est que de nouvelles formes de travail portées par ce que l’on appelle communément « l’uberisation » de l’économie soulèvent des questions qui n’étaient guère envisagées auparavant.

Prenons l’exemple de la conduite automobile. Quelle différence y a-t-il entre un individu qui prend sa voiture pour accompagner un voisin ou un ami à l’aéroport, et celui qui effectue le même trajet avec un inconnu avec lequel il est entré en contact via une plateforme de covoiturage ? Dans le premier cas, il s’agit d’un don. Dans le second, d’un service basé sur le partage des frais. Mais l’activité de conduite reste la même, elle n’est guère différente de celle exercée par le chauffeur de VTC, ni de celle du chauffeur de taxi.

« Les notions de temps et d’espace de travail sont totalement remises en cause. »

Grâce au GPS, ces quatre personnes accomplissent la même activité. Ce qui les différencie, c’est que dans le premier cas, l’activité est exercée durant un temps de loisir, et que dans le dernier, elle l’est dans le cadre d’une profession réglementée, les deux autres situations correspondant à ce que l’on pourrait appeler le « travail de l’entre-deux ».

On constate donc avec cet exemple de la conduite automobile, qu’une activité exercée durant un temps de loisir peut également être envisagée comme une activité de production. Les notions de temps et d’espace de travail sont totalement remises en cause.

Ce phénomène du « travail de l’entre-deux », qui n’est ni tout à fait du travail, ni tout à fait du loisir, est-il entièrement nouveau ?

Je dirais plutôt qu’il tend aujourd’hui à s’amplifier avec les possibilités nouvelles offertes par des plateformes comme Uber ou Airbnb. Mais il y a une préhistoire de ce « travail de l’entre-deux » (ce que j’appelle dans mon livre « L’autre travail »), dont on peut faire remonter l’origine au début XIXe siècle.

Avec le système capitaliste apparaissent les notions d’espace et de temps de travail. La production est organisée depuis un lieu spécifique : l’usine, avec des horaires dédiés au travail, et en dehors de celle-ci, le temps du repos et des loisirs. Cette séparation n’existait pas auparavant : dans les temps précapitalistes, l’espace domestique était aussi un espace de travail, où s’élaboraient tout aussi bien une production marchande et une production destinée à l’autoconsommation.

Le système capitaliste, de ce point de vue, constitue une rupture. Mais malgré cette volonté affichée de circonscrire le travail en un lieu bien délimité, il subsiste, pratiquées en dehors de l’usine, des activités qui même si elles ne sont pas créatrices de valeur, sont par leur contenu finalement très proches des activités de travail.

Quelles étaient ces activités de travail qui se déroulaient en dehors de l’usine ? Et pour quelles raisons relèvent-elles selon vous davantage du travail que du loisir ?

Il peut s’agir d’activités agricoles ou de jardinage lorsque les ouvriers sont issus du monde rural et disposent des savoir-faire nécessaires. Ce sont également très souvent des activités qui réutilisent les savoir-faire acquis à l’usine. Des compétences devenues caduques peuvent ainsi être réinvesties. Parmi les formes contemporaines de cet « autre travail », on trouve le tuning, souvent pratiqué par des garagistes ou d’anciens ouvriers de l’industrie automobile, ou encore le « do it yourself », qui se développe fortement dans les années d’après-guerre.

Le trait commun à toutes ces activités, c’est qu’elles ont très souvent une double finalité. Il s’agit certes d’activités de loisirs, mais elles permettent également de consommer à meilleur coût en favorisant l’autoproduction plutôt que l’achat de biens. Elles peuvent aussi en certains cas fournir un complément de revenus.

Si ces activités relèvent à mes yeux davantage du travail que du loisir, c’est à la fois en raison de cette hybridité, et parce que même lorsqu’elles ne sont pas créatrices de valeur, elles requièrent un engagement et des méthodes qui sont tout à fait comparables à celles mobilisées à l’intérieur de l’usine ou de l’entreprise.

« Les outils numériques créent un continuum entre les activités menées à l’intérieur du cadre professionnel et celles menées à l’extérieur. »

Si cet « autre travail » existait déjà au XIXe siècle, en quoi les plateformes comme Uber ou Airbnb lui donnent-ils aujourd’hui une nouvelle dimension ?

Ce qui a changé, c’est tout d’abord que l’engagement dans ces autres activités est aujourd’hui beaucoup plus important. Alors que quatre Français sur dix se définissent par leur métier, ils sont trois sur dix à se définir par leurs passions. Les plateformes offrent un espace particulièrement adapté à ces personnes pour qui la construction de soi passe par l’investissement dans une passion.

Mais la grande différence avec la période précédente, c’est aussi que les outils numériques créent un continuum entre les activités menées à l’intérieur du cadre professionnel et celles menées à l’extérieur. Auparavant, il y avait une frontière entre le travail à l’usine ou dans l’espace physique de l’entreprise et cet « autre travail ». À partir du moment où les mêmes outils informatiques, les mêmes logiciels sont utilisés dans le cadre professionnel et hors de ce cadre professionnel, il devient possible de travailler chez soi pour son employeur, et pour soi chez son employeur. La frontière entre l’espace de travail bien délimité et séparé de l’espace domestique tend à s’effacer.

L’autre grande différence tient aux compétences mobilisées. Comme on l’a vu, une des caractéristiques de « l’autre travail » aux XIXe et XXe siècles était l’utilisation en dehors de l’usine de savoir-faire traditionnels transmis par le milieu familial, ou tombés en désuétude du fait de l’automatisation. À l’époque des plateformes, les individus sont conduits à acquérir régulièrement des connaissances nouvelles au travers de tutoriels et de communautés de pratique accessibles depuis la toile. YouTube est aujourd’hui le premier centre de formation de ces nouveaux travailleurs.

« YouTube est aujourd’hui le premier centre de formation de ces nouveaux travailleurs. »

Beaucoup de ces personnes qui développent une activité sur la toile aspirent à une professionnalisation de leur activité. Y parviennent-elles ?

D’une profession à l’autre, le passage d’une pratique d’amateur à une pratique professionnelle peut être plus ou moins fluide. Une personne qui aime conduire pourra facilement obtenir une licence de VTC et faire de la conduite un métier. Pour une personne férue de cuisine en revanche, il sera très difficile d’accéder à la profession de restaurateur. L’itinéraire de professionnalisation des blogueuses de cuisine les conduira la plupart du temps à la rédaction de guides ou à l’organisation de cours de cuisine.

D’une manière générale, le monde des plateformes est un monde très inégalitaire, dans lequel certains tirent leur épingle du jeu (les informaticiens par exemple), tandis que d’autres connaissent une très grande précarité (les livreurs à vélo), avec très peu de possibilités d’évolution. La réalité est loin d’être aussi rose que ce que pourraient suggérer certaines success-stories.

Propos recueillis par Emmanuel Fournier

 

Les Nouvelles Frontières du travail à l’ère numérique – Patrice Flichy

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