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Un internaute est-il un travailleur qui s’ignore ?

Le sociologue Antonio Caselli défend l’idée que tout ce que fait un internaute sur les réseaux sociaux est une production de valeur dont les sociétés du numérique tirent profit. Donc un travail « implicite » qui devrait entrainer rémunération.

Publié le 05/11/2015 Mise à jour le 20/04/2018

Le « digital labor » n’est pas à proprement parler le « travail numérique ». Ce sont plutôt « les activités numériques quotidiennes des usagers des plateformes sociales, d’objets connectés ou d’applications mobiles » explique Antiono Caselli (Qu’est-ce que le Digital Labor ? de Dominique Cardon, Antonio A. Casilli, INA Éditions) : « Chaque post, chaque photo, chaque saisie et même chaque connexion à ces dispositifs remplit les conditions évoquées dans la définition : produire de la valeur (appropriée par les propriétaires des grandes entreprises technologiques), encadrer la participation (par la mise en place d’obligations et contraintes contractuelles à la contribution et à la coopération contenues dans les conditions générales d’usage), mesurer (moyennant des indicateurs de popularité, réputation, statut, etc.) ».

En clair l’internaute produit de la valeur dont un autre que lui va tirer profit, il est « un travailleur qui s’ignore ». Bien sûr l’usage des réseaux sociaux a des aspects positifs, mais depuis quelques petites années, s’est développée, dans les pays anglo saxons, et  maintenant en France,  une analyse économique poussée sur la captation de cette valeur. Des internautes produisent des contenus, d’autres en font leurs profits.

Le sociologue Dominique Cardon prend l’exemple de « la blogueuse tricot passionnée et enthousiaste qu’elle est, en fait, en train de « travailler » pour enrichir une variante subtile du capitalisme qui l’a mise à la besogne sans qu’elle ne se rende compte de son aliénation ». Le sociologue, Antonio Casilli, généralise encore plus :

« Depuis plusieurs années, nous faisons face à une prise de conscience du fait que toute personne qui est en ligne, tout utilisateur de réseau social produit de la valeur, pour les grandes plateformes numériques. La plupart de ces plateformes sont des médias sociaux sur lesquels les contenus sont bel et bien produits par les utilisateurs. Ces contenus générés par les utilisateurs sont déjà sujets à une forme de monétisation par les entreprises. Si vous publiez la photo de votre chaton sur Facebook, Facebook est capable de le monétiser ».

Et pour lui, c’est un travail « dans la mesure où il y a une production de valeur » et pour lui il y a même une continuité entre les activités non rémunérées réalisées chaque jour sur les réseaux sociaux et ce qui se passe sur les plateformes de crowdsourcing avec par exemple les nouvelles plateformes de micro-travail comme  echanical Turk d’Amazon, où l’on est payé quelques centimes contre quelques clics, le classement de photos ou le rangement de chansons dans une playlist. La frontière est en tout cas de plus en plus floue « le Digital Labor s’immisçant subrepticement dans le quotidien… Notre vie travaillée ne ressemble plus à celle de nos parents ou grands-parents qui connaissaient, dans le meilleur des cas, un travail concentré sur huit heures de travail. Nous ne faisons plus huit heures de travail, mais 24 heures de travail. Et ces 24 heures brouillent complètement les frontières entre l’activité laborieuse et l’activité de loisir. Est-on en train de s’amuser, quand on clique ? ».

Et il inverse la proposition : « Poster sur Facebook, c’est travailler. Comment nous rémunérer ? ». Il défend l’idée d’un « revenu de base universel » en taxant les grandes firmes numériques. A partir du moment où les internautes sont les producteurs, les ouvriers, du réseau social, rien ne s’oppose à leur droit à être rémunéré. Il existe aujourd’hui un travail implicite et non rémunéré. Toutes les caractéristiques du travail sont là : production de valeur, mesure constante de cette production (combien de like, de retweets ?) et un contrat que toute compagnie passe via ses « conditions générales d’usage ». C’est du « travail implicite », du travail sans limites, interminable, 24 heures sur 24, 7 jours sur 7…. « Je défends plutôt, conclut Antonio Caselli l’idée d’un revenu de base universel pour tout le monde, qui serait financé par une taxation des plateformes numériques ». Ce sera « compliqué, mais indispensable »

Jean Pierre Gonguet

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