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Marché du travail

Une insertion de plus en plus difficile, mais des jeunes de moins en moins inquiets

La sociologue Virginie Mora explique comment, depuis 20 ans, les parcours d’insertion des jeunes se sont modifiés. Et comment les absences de diplôme et de mobilité sont vraiment devenues discriminantes.

EPN. Le CEREQ, via son enquête Génération, étudie, depuis plus de 20 ans, la manière dont se passent les cinq premières années des jeunes qui arrivent sur le marché du travail (1). Il en émerge un vrai paradoxe : depuis 20 ans, bien que les parcours d’insertion des jeunes se sont plutôt dégradés, les jeunes sont cependant de moins en moins inquiets pour leur avenir professionnel. Est-ce du fatalisme ? Du réalisme ? Un désintérêt grandissant envers le travail ?

Virginie Mora. La génération qui arrive sur le marché du travail en 2010, celle d’avant d’ailleurs aussi en grande partie, est une génération qui n’a connu que le chômage de masse. Il est donc évident que le regard des jeunes sur le travail n’est plus le même qu’avant. Mais ils l’assument parfaitement, car beaucoup de données sociologiques ont changé en 20 ans : les jeunes, leurs études finies, entrent aux alentours de 21 ans en moyenne aujourd’hui sur le marché du travail. Lorsque nous les interrogeons, ils sont encore très loin de la trentaine, ils sont à un âge où le fait de ne pas être inséré professionnellement de manière stable n’est pas, aux yeux de la société, encore dramatique. Le regard de la société a changé. On admet que le temps de l’expérimentation soit plus long aujourd’hui qu’il y a 20 ans et que l’âge d’une insertion professionnelle stable recule. Comme recule l’âge de la naissance du premier enfant.
Il faut prendre en compte également les effets du discours de la modernité. On prône aujourd’hui la mobilité et la liberté, un discours qui s’oppose en partie au discours passé sur la recherche de la sécurité dans le travail. L’enjeu de l’image de soi n’est donc, là également, plus le même : dans les années 90, la recherche de la sécurité dans le travail était valorisée. Plus vraiment aujourd’hui. Tout cela explique que les jeunes soient beaucoup moins inquiets, alors même qu’ils s’insèrent moins bien. C’est une question d’image de soi. Mais, autre paradoxe, plus ils vont avancer en âge en passant la trentaine, plus ils vont devenir inquiets, même si leur situation de travail se raffermit.

EPN. Cette absence grandissante d’inquiétude est-elle la même pour toutes les catégories de jeunes ?

Virginie Mora. Globalement, il y a une réduction forte de l’hétérogénéité des réactions de la jeunesse, c’est un phénomène majeur dans nos enquêtes. Les écarts sur la perception de l’avenir se réduisent entre les diplômés et ceux qui le sont moins ou pas du tout, entre ceux qui sont déjà en emploi et ceux qui ne le sont pas. Un peu comme s’il était de plus en plus délicat de s’avouer pessimiste et que le pessimisme était réservé aux plus anciens. En termes d’image de soi, il est plus difficile de s’avouer pessimiste sur son avenir quand on est jeune aujourd’hui. En revanche, il y a un écart qui se creuse entre les jeunes de manière significative depuis 20 ans : plus on est diplômé, plus on est confiant dans l’avenir.

EPN. Des inégalités se creusent donc entre les jeunes ?

Virginie Mora. Oui et on les voit se creuser sur beaucoup de questions. Celle de mobilité par exemple : entre les moins diplômés ou ceux qui viennent des quartiers difficiles relevant de la politique de la ville et les jeunes urbains, l’écart s’est vraiment creusé. Dans les années 90, l’insertion d’un jeune diplômé venant d’une ZUS et celle d’un jeune avec le même diplôme, mais dans un quartier « non sensible » de la même ville, étaient peu différentes. Aujourd’hui ce n’est plus le cas, l’écart s’est accru au sein des mêmes villes en fonction des quartiers. De manière générale, on a vu apparaître, au fil des enquêtes, une jeunesse hypermobile, généralement très diplômée et urbaine, et une autre avec moins de ressources, moins, peu ou pas mobile. Autre inégalité : si l’on regarde les jeunes qui sont sortis sans diplôme en 2010, on s’aperçoit que cinq ans après, la moitié d’entre eux sont au chômage ou inactifs. Deux fois plus qu’il y a 20 ans ! L’absence de diplôme est vraiment devenue discriminante.

EPN. Le travail est-il, comme on l’entend souvent, devenu une valeur moins importante pour les nouvelles générations ?

Virginie Mora. Absolument pas. Il est toujours aussi important. Lorsqu’on demande aux jeunes s’ils souhaitent d’abord se ménager une vie hors travail satisfaisante, ceux qui répondent oui sont toujours aussi massivement minoritaires. L’idée d’une jeunesse réticente au travail est fausse, car les nouvelles générations comme les précédentes se construisent fortement autour de l’idée d’en avoir un. La partie de la jeunesse disant vouloir chercher en priorité un travail qui a du sens, se trouve essentiellement parmi les plus diplômés et les plus aisés.

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