Comment adapter les compétences des travailleurs à la transformation numérique

Le Conseil d’Orientation pour l’Emploi (COE) vient de publier le deuxième tome de son enquête sur la transformation numérique. S’en dégagent trois constats sur le retard français et une série de recommandations. Priorité des priorités : l’éducation nationale. 

Plus la transformation numérique des entreprises s’accélère, plus l’industrie et les services manquent de compétences pour la mener. C’est de ce constat qu’est parti le Conseil d’Orientation pour l’Emploi. Après un immense benchmarking des écrits et expériences sur la question, il a en tiré une série de recommandations. Trois constats ont d’abord été dressés :

1°) Une pénurie croissante de compétences expertes dans les nouvelles technologies, évaluée à 80 000 emplois d’ici 2020 pour les seules technologies de l’information et de l’électronique. Le volume de l’emploi pour ces profils a connu en Europe une augmentation moyenne de 4 % par an, dix fois plus rapide que l’évolution de l’emploi total au cours des années récentes.  D’après le groupe de travail « Prospective des métiers et des qualifications », quelques 110 000 nouveaux emplois seraient créés dans les métiers des technologies de l’information entre 2012 et 2022. La Commission européenne parvient au chiffre de 100 000 entre 2012 et 2020 en France. LinkedIn a produit pour le Conseil un rapport montrant que parmi les compétences les plus demandées figurent en particulier celles liées à la gestion et l’exploitation des données, à la programmation ainsi qu’à la conception et la maintenance de logiciels. À partir de ses données sur ses utilisateurs, LinkedIn évalue ainsi à 1,25 millions les actifs inscrits qui déclarent détenir des compétences expertes dans les nouvelles technologies. 46 % des utilisateurs qui affichent des compétences « tech » sont concentrés en région parisienne.

2°) 50 % des actifs verront le contenu de leur emploi actuel notablement ou profondément transformé. Les compétences nouvelles demandées pour l’exercice d’un métier peuvent être des compétences numériques. Les données de LinkedIn montrent que, d’ores et déjà, les compétences « tech », associées plus naturellement à des métiers d’experts des technologies, sont également détenues par des actifs occupant d’autres emplois. Ainsi, 5 % des actifs inscrits sur le réseau social détenant des compétences « tech » sont des vendeurs et 1,8 % des employés administratifs. L’enquête du COE auprès des OPCA (organismes paritaires collecteurs agréés) montre que, même pour les métiers agricoles, l’automatisation de la culture sous serre demande aux salariés agricoles des compétences plus poussées en matière d’agronomie. De même, dans le secteur du commerce, on attend désormais des vendeurs un niveau d’expertise plus poussé sur les produits face à des consommateurs eux-mêmes mieux informés. De tels exemples se rencontrent dans tous les secteurs.

3°) Une part significative de la population active devra rapidement acquérir ou faire progresser ses compétences numériques générales, cognitives, sociales et situationnelles. Sur les compétences numériques générales, 8 % des actifs sont en difficulté, 27 % devraient progresser pour disposer de meilleurs atouts et 33 % seulement ont « un niveau de base » en France selon la Commission Européenne. Les compétences numériques générales ne se résument pas à la maîtrise des outils, elles comprennent aussi la capacité à évoluer dans un univers professionnel numérisé et la capacité à manifester un esprit critique. L’étude du COE montre ainsi que les compétences sociales (travail en équipe, intelligence sociale) et situationnelles (autonomie, apprendre à apprendre) sont en moyenne toujours plus sollicitées dans un environnement de travail numérisé.

L’accroissement de la demande de compétence dans ce domaine est plus important pour les peu qualifiés et surtout les moyennement qualifiés. Les conclusions de l’étude du Conseil sont en phase avec les analyses de l’OCDE à partir de leur base de données sur les compétences. Les besoins exprimés pour les compétences  liées à l’adaptabilité – compétence situationnelle essentielle – et au « leadership » sont, dans les deux cas, supérieurs à l’offre. 

Le COE fait ensuite une série de recommandations très précises sur les réformes de la formation professionnelle et l’attitude des entreprises. La plus importante porte sur la formation initiale et les méthodes de l’éducation nationale. « L’école et la formation initiale n’ont pas vocation à s’adapter en continu aux transformations conjoncturelles des marchés, généralement locaux, de l’emploi, écrit le COE. Mais la transformation digitale modifie en profondeur et dans la durée les pratiques pédagogiques (« école étendue », individualisation des apprentissages, tutoriels sur Internet, etc.). Par ailleurs, le numérique est porteur d’une culture de la confiance, du doute, du risque, de l’erreur, des compétences, et pas seulement des savoirs. L’école n’a pas toujours véhiculé ces valeurs par le passé. Elle doit s’adapter. Aucun enseignant ni formateur ne peut rester à l’écart des réflexions et des évolutions des pratiques en lien avec les outils et la culture numérique. De la même manière, « savoir s’orienter » devrait être considéré comme une compétence enseignée à l’école : c’est l’une des dimensions de l’émancipation des personnes comme de leur réussite professionnelle. Plusieurs expérimentations sont actuellement en cours. Elles devront être évaluées avec précision ».