La difficile évolution des mentalités dans le recrutement numérique

Tout n’est pas parfait dans le monde de la formation et du recrutement numérique. C’était l’un des angles du dernier numéro de Campus, le supplément du Monde de novembre 2016.

Les réseaux sociaux n’introduisent pas plus d’égalité dans le recrutement, au contraire. C’est ce qu’explique le sociologue Jean François Amadieu, spécialiste des questions de discrimination dans l’emploi, dans le dernier numéro du magazine Campus : « le recrutement par le biais des outils ne dépasse pas 10%, mais leur utilisation par les employeurs pour rechercher des informations sur le candidat s’est généralisée ». Et il cite des études prouvant que les réseaux sociaux ne profitaient pas tellement au candidat mais bien plutôt à l’employeur qui « peut trouver des informations sur son appartenance religieuse, son orientation sexuelle…qu’il n’aurait pas eues autrement ». 

Des innovations remises en question

Jean-François Amadieu met d’ailleurs les réseaux sociaux un peu dans le même sac qu’un autre phénomène tout aussi contestable selon lui qui est l’utilisation de CV vidéo. Des enquêtes menées par le cabinet Mozaïk RH et l’université Paris Dauphine montrent qu’il n’y a strictement aucune baisse du niveau de discrimination quand il y a utilisation des CV vidéo. « Il y a au contraire une augmentation dans le cas de personnes en surcharge pondérale ou au visage disgracieux…. Une autre évolution inquiétante concerne les logiciels d’analyse des expressions faciales, que l’on voit apparaître aux Etats-Unis. Ces outils prétendent non seulement décrypter vos émotions, mais aussi savoir si vous êtes intelligent, si vous avez une personnalité stable, etc. On se fonde sur un élément purement physique pour apprécier la personne ; l’utilisation de la machine systématise les jugements stéréotypés. En plus, les gens ne sont pas au courant de l’utilisation de ce genre de logiciels : il suffit que le recruteur organise un entretien sur Skype pour se servir de ce type d’outils sans en informer le candidat.

Faire disparaître les discriminations

Le sociologue est très critique à l’égard de beaucoup d’initiatives dans les secteurs les plus innovants et se demande « si les pratiques discriminatoires ne prennent pas une autre forme dans les entreprises du secteur high-tech. Au niveau de l’âge notamment, il y a déjà eu des affaires mettant en cause des entreprises de la côte ouest des Etats Unis. » Pour lui le CV anonyme,  « solution malheureusement abandonnée », était une bonne idée. L’autre serait de généraliser l’utilisation des tests de mise en situation qui permettraient, non pas de faire disparaître les facteurs discriminatoires, mais au moins de les atténuer. Le développement du recrutement par le biais des stages ou de l’alternance, où l’on voit le candidat en situation, est également une bonne chose. Mais l’accès aux stages ou à l’apprentissage se révèle lui aussi discriminant : pour trouver une bonne place, il faut déjà avoir un pied dans le système.

L’exemple de l’Ecole 42

Ce numéro du supplément du Monde est consacré au numérique et à l’emploi. Un article porte sur les étudiants de la première promotion de 42, l’école de développeurs informatiques lancée en 2013 par Xavier Niel, qui arrivent sur le marché du travail. Un ovni pédagogique ou les futurs développeurs sont sélectionnés sur tests, sans critère de niveau d’études et où le cursus est gratuit. Pas encore de statistiques précises, mais quelques doutes car il semble que  les grandes entreprises aient quelques réticences à recruter les ex-­42. « Chez Safran, on m’a clairement dit que j’avais le niveau technique, mais qu’ils craignaient que je n’arrive pas à me fondre dans le moule, vu qu’à 42 il n’y a ni professeurs, ni cours, ni horaires», raconte un des développeurs. « Les certifiés de 42 font peur aux recruteurs des grandes entreprises : comment vont ils s’intégrer dans une structure classique? Vont-ils être capables de s’en tenir aux heures de bureau ou de plier leur créativité à la stratégie ?», questionne Emmanuel Stanislas, fondateur du cabinet de recrutement Clémentine, spécialisé sur le Web. Tout le numéro de Campus est à lire.

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> Campus Supplément au Monde n°22356, daté du 28 novembre 2016.

> Jean-François Amadieu vient de publier également La Société du paraître: Les beaux, les jeunes et les autres . Odile Jacob. 22,90 €