La robotisation révèle la faiblesse des compétences en France

La robotisation ne tue pas l’emploi, elle le change. Et pour plusieurs économistes, dont Patrick Artus, la question essentielle devient celle des compétences des adultes, domaine où la France est très mal classée.

« Le pire est peut-être la faiblesse des compétences de la population active en France ». L’économiste Patrick Artus, dans une note pour le Think tank Génération Libre sur la robotisation et l’emploi, dresse un réquisitoire extrêmement sévère sur les compétences de la population active en France. Les travaux qu’il vient de mener montrent, selon lui, que la robotisation ne détruit pas globalement des emplois, mais « modifie la structure des emplois au bénéfice d’emplois de services peu sophistiqués ». En schématisant, il confirme la pensée de Schumpeter : dans un premier temps, un robot détruit l’emploi localement ; dans le second, il rend l'entreprise plus efficace, ce qui est créateur d'emplois ; et dans un troisième, il crée des emplois autour, car l'entreprise distribue plus de revenus. L’effet est positif, « les robots créent globalement de l'emploi ». Mais trop souvent des emplois dégradés et cela aggrave la bipolarisation déjà présente des marchés du travail. Or, selon Patrick Artus, la France n’a pas les bonnes armes pour réagir. L’industrie se concentre dans le monde dans un petit nombre d’endroits : ceux qui sont à bas coût et ceux qui sont très spécialisés. « Le problème est que la France est un pays cher et non spécialisé. Si l’on enlève l’aéronautique, la pharmacie et le luxe, elle présente le même niveau de gamme que l’Espagne, avec les coûts salariaux de l’Allemagne. C’est pour cela qu’il est impératif de monter en gamme et de robotiser ». 

Il faut fabriquer des élites techniques

L’impératif est donc la montée en gamme dans les industries et les services exportables, mais la faiblesse des compétences est un frein majeur à cette adaptation. L’économiste cite l’enquête PIAAC de l’OCDE qui mesure les compétences en mathématiques, en compréhension écrite et en utilisation des nouvelles technologies : la France se situe tout en bas du classement des pays à peu près au même niveau que l’Espagne et l’Italie, et très loin du Japon, des pays d’Europe du Nord, des pays d’Europe centrale, de l’Allemagne, de l’Australie… La conclusion est qu’il est impossible de monter en gamme et « d’accroître la sophistication des emplois si les compétences de la population active sont très faibles ». La France « affiche des résultats catastrophiques pour les 25% de la population les moins qualifiés » et, estime-t-il, « il faut des formations professionnelles plus adaptées aux réels besoins des employeurs et une refonte globale du monde des IUT pour les transformer en véritables universités techniques. Actuellement, les jeunes diplômés d’IUT repartent vers l’université plutôt que de chercher un emploi. Fabriquer des élites techniques doit être une fin en soi et il faut mettre des quotas pour l’accès aux filières universitaires généralistes ».

Les travailleurs devront constamment remettre à jour leurs compétences

Patrick Artus n’est pas le seul à aller dans ce sens. L’économiste Barry Eichengreen, qui enseigne à Cambridge et Berkeley, vient également de publier une note montrant que rien ne vient confirmer l’impression que le progrès technique et la destruction d’emplois s’accélèrent de manière spectaculaire. Il explique à l’inverse que « la transformation technique qui s’annonce ne va pas entraîner un bouleversement de la structure des emplois comparable à celui qu’a suscité la révolution industrielle, qui avait causé une redistribution à grande échelle des emplois entre secteurs agricole et industriel… Mais il faudra que les travailleurs, quel que soit leur âge, mettent constamment à jour leurs compétences, car leur emploi va continuer à évoluer en fonction des avancées technologiques ».

Argumentation semblable chez l’économiste Gilbert Cette dans une note pour le site Telos. Il y démonte quelques croyances infondées, comme celle d’une évaporation des emplois liée à l’innovation, et montre en revanche que la question importante est celle de la transition, autrement dit la capacité à donner de nouvelles qualifications aux actifs concernés afin que le « reversement » des emplois menacés vers d’autres emplois en expansion puisse se réaliser.