Pourquoi le travail ne peut pas disparaître

L’essayiste Nicolas Bouzou publie un livre particulièrement stimulant et positif sur l’avenir du travail. Il estime que plus les machines travaillent, plus l’homme doit travailler.

Nicolas Bouzou est Schumpeterien. Il pense et montre que l’économie est aujourd’hui inscrite dans l’une des périodes de destruction créatrice déjà identifiées par l’économiste autrichien. Et que si des métiers sont en train de mourir, le travail, lui, est toujours présent. « La mort est un mal nécessaire » en économie, la disparition de certains emplois étant une condition pour que d’autres apparaissent. L’économiste a déjà eu l’occasion d’expliquer ce phénomène dans de précédents essais.

L’éternel débat sur le progrès technique et le travail

Cette fois, il enfonce son clou en montrant d’abord que la peur et la hantise du progrès technique sont pratiquement aussi anciennes que l’innovation humaine. Cela remonte à l’empereur Tibère ‒ Petrone le raconte dans le Satyricon ‒ qui fit tuer l’inventeur du verre incassable pour que ne soient pas détruits les emplois des verriers. De Tibère à Jeremy Rifkin, le débat sur une fin du travail liée au progrès technique est selon lui irrationnel. Il le démontre, mêlant économie, philosophie et histoire avec parfois un zeste de polémique. Surtout, il s’abrite derrière un économiste dont on ne dira jamais assez qu’il faut le lire et le relire tant il est pédagogue : Alfred Sauvy, l’auteur de « La machine et le chômage ». Ce dernier a longuement démontré la pertinence de ce que l’on appelle le déversement : l’innovation technologique crée des secteurs à haute valeur ajoutée qui génèrent de nouvelles demandes de produits et de services qui créent à leur tour de nouveaux emplois.

De la nécessité de travailler plus

La force de Nicolas Bouzou est d’avoir une ligne directrice simple (la destruction créatrice d’emplois), puis de faire intelligemment son miel de toutes les idées. La meilleure preuve en est l’analyse assassine qu’il fait du revenu universel en le comparant au RSA, dont il trouve le « concept génial » mais la mise en place mauvaise. Nicolas Bouzou est libéral (ce qui ne l’empêche pas de détruire allégrement quelques thèses sur le travail d’autres essayistes libéraux comme Gaspard Koenig), mais sa principale question porte sur la mise en place des dispositifs qui rendent le travail attractif et l’identification d’incitations intelligentes. L’idée maîtresse de Nicolas Bouzou est la nécessité de travailler plus. Il y a, à la fois, une part de convictions personnelles (c’est lui-même un « gros bosseur ») et une part d’analyse sur les progrès technologiques : plus les machines travaillent, plus l’homme doit travailler. Pour au moins une raison qui est la domination de l’homme sur la machine. Le progrès technologique d’aujourd’hui a ceci de nouveau qu’il engendre des machines intelligentes et qu’à ne pas travailler, l’homme risque de voir l’intelligence artificielle et les machines intelligentes prendre l’avantage dans le contrôle de l’économie.

Réflexions sur l’intelligence artificielle

Luc Ferry l’a bien compris. À propos de cet essai, il écrit dans Le Figaro « si l’on parvenait en 2050 à créer une IA « forte », c’est-à-dire un humanoïde réellement intelligent, doté d’un cerveau non biologique comparable au nôtre et par conséquent capable de conscience de soi, de pensée (et pas simplement de calcul) et d’émotions, alors là, oui, nous aurions créé une post-humanité qui rendrait la nôtre obsolète. Elle remplirait les deux conditions requises pour que la fin du travail devienne réalité : l’IA serait supérieure à nous dans tous les domaines, rien ne la différencierait du cerveau humain, sinon qu’elle serait des milliers de fois supérieure au nôtre et connectée à tous les réseaux. Nous serions alors comme Néandertal face à Cro-Magnon, en voie de disparition, car nous aurions créé une machine darwinienne dont la première préoccupation serait d’éliminer ceux qui peuvent l’éliminer, c’est-à-dire nous. Mais à ce stade, disons-le clairement, la question de la fin du travail serait le cadet de nos soucis ».

Gorz ou la fin du travail

L’essai de Nicolas Bouzou est profondément stimulant, positif et volontaire, ce qui, dans l’analyse des phénomènes liés au travail est assez rare. A fortiori dans un pays qui, il le rappelle, a toujours une « préférence pour le chômage », selon la célèbre note de la Fondation Saint Simon. Dans le même temps, il faut lire le Hors-Série que Politis vient de consacrer à André Gorz ainsi qu’à l’avenir du travail. À relire Gorz, l’un des premiers à avoir pensé une fin du travail et une idée du « travail désaliéné », on voit à quel point les héritiers de Karl Marx d’un côté, d’Adam Smith de l’autre ont, à l’aune d’un progrès technologique un peu déconcertant, des similitudes de vues et d’analyses assez étonnantes. L’entretien avec Bernard Stiegler sur André Gorz en est un parfait exemple.

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  •  "Le travail est l'avenir de l'Homme", Nicolas Bouzou, Edition de l'observatoire
  • Politis. Hors série n°66. Septembre Octobre 2017

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