Recrutement : cap sur le mobile

Chercher un emploi comme on se rend sur un site de e-commerce ou sur un site de rencontre ? Le marché du recrutement se développe de plus en plus sur le mobile. 

Adieu ordinateur, bonjour smartphone ? Désormais, 58% des Français sont équipés d'un smartphone et 35% d'une tablette - contre respectivement 46% et 29% en 2014, selon l'enquête annuelle de l'Arcep et du Conseil général de l'Économie. Ces changements engendrent de réelles mutations dans les usages, y compris dans le domaine du recrutement.

Selon une étude de 2015 de JobAroundMe et HR Speaks, 40% des entreprises françaises seraient passées en 2014 au recrutement mobile, taux qui aurait atteint 55% en 2015. Dès l’automne 2014, 42% des offres de Cadremploi étaient consultées depuis des mobiles et 12% des candidatures provenaient de smartphones et tablettes.

Ainsi, les entreprises tentent d'aller chercher les candidats là où ils se trouvent et multiplient les canaux pour y parvenir. « Certains candidats n'ont pas d'ordinateur, mais ont un mobile, explique Laurent Brouat du cabinet Link Humans. Cela permet aux entreprises de capter leur attention là où ils sont. »

Image attractive

Pour 57% des entreprises, le recrutement via mobile contribue aussi à améliorer l'image de leur marque face à la concurrence. « Il est vrai que si l'entreprise n'a pas un site responsive design, elle renvoie au candidat une image assez négative, peu innovante et donc peu attractive » selon Laurent Brouat.

Pour attirer le candidat, la plupart des groupes proposent avant tout une consultation plus agréable de leurs offres, soit à travers leur site internet retravaillé pour s'adapter à la taille de l'écran (responsive design), soit à travers un site ou une application dédiée au recrutement.

Le groupe Orange, précurseur dans le domaine, utilise les deux dispositifs. « L'application permet un fonctionnement en mode push à travers les notifications, dont nous veillons à ne pas abuser. Par exemple, nous avons utilisé cette fonctionnalité pour annoncer la fin prochaine de période de candidature pour le Orange Graduate Programme », précise Eric Barilland, directeur de l’image employeur et du campus management.

Démarche payante

Une démarche qui semble payer. En janvier 2016, Orange a enregistré 35% de son audience en provenance du mobile. « Aujourd’hui, un mobinaute regarde son smartphone 150 fois par jour en moyenne. En tant qu’Orange, nous sommes par nature convaincus de la nécessité de nous adresser à nos publics sur l’écran qu'ils utilisent en permanence » selon Eric Barilland. L'entreprise permet aux candidats de postuler directement en ligne via leur profil Linkedin ou de transférer leur CV préalablement hébergé dans un cloud de type Orange ou Dropbox.

Chez Carrefour, le candidat peut déposer son CV en deux minutes ou simplement remplir un document, pour mettre en avant ses motivations et son parcours. « Aujourd'hui, 23% de nos candidatures proviennent du mobile, une tendance qui progresse chaque mois, ajoute Thierry Roger, directeur de l'espace emploi Carrefour. La digitalisation du processus de recrutement permet de sécuriser le parcours candidat et permet à tout moment de voir où en est sa candidature. »

Mais le processus n'est pas aussi simple sur tous les sites d'entreprises. « Les candidats arrivent rarement jusqu'au bout du processus de recrutement, car il y a plusieurs étapes, et cela prend du temps » explique Pierre Hervé, fondateur de l'application Kudoz. Au total, seules 14% des entreprises permettent réellement aux candidats de postuler directement via le smartphone, selon l'étude JobAroundme.

Naissance d’un marché

Pourtant, c'est une vraie tendance, selon Alexandre Roucher, directeur produit chez Viadeo, qui propose le recrutement sur mobile depuis plusieurs années. « Les entreprises étaient réticentes jusqu'ici, car elles trouvaient que le processus de recrutement était trop simple, pas assez engageant pour le candidat, explique-t-il. Désormais, chez nous, 25% des candidatures proviennent du mobile. »

Cette tendance a donné naissance à un marché : des applications qui mettent en relation candidats et recruteurs fleurissent sur les smartphones. Par exemple, l'agence d'intérim Accent Jobs mise sur un système proche du site de rencontres Tinder. Avec pour objectif affiché par Jérôme Caille, PDG de House of HR, maison-mère du groupe, d'apporter facilité, rapidité et confort aux candidats.

Le fonctionnement est simple : le candidat sélectionne le domaine de recherche et sa localisation, puis reçoit des offres sous forme de photos, qu'il met de côté en zappant sur la droite ou qu'il rejette en switchant sur la gauche. Un système qui permet de faire une sélection pour ensuite être recontacté par l'agence.

Fluidifier le processus

« Il y a cinq ans, développer des applications mobiles dans le domaine du recrutement aurait été bien moins pertinent, car le taux d'utilisation du smartphone n'était pas assez fort. Mais désormais, c'est le bon moment » assure David Rodriguez, fondateur de Corner Job, qui affiche l'objectif de trouver un emploi au candidat en 24h et près de chez lui.

« Nous cherchons à fluidifier le processus de recrutement via le mobile », et de rapprocher les utilisateurs et les entreprises, comme Uber ou Airbnb dans d'autres domaines. « Si l'entreprise ne répond pas dans les 24h, elle n'a plus accès au profil du candidat. »

Si le fondateur reconnait que les entreprises clientes (Adecco, Burger King, Décathlon ou des petits commerces) ont dans un premier temps eu une réaction négative épidermique à ce processus très éloigné d'un recrutement traditionnel, elles ont fini par être séduites. « Elles jouent le jeu, car elles savent qu'elles peuvent trouver des candidats prêts à démarrer tout de suite, et en masse » constate le fondateur.

Miser sur les réseaux sociaux  

Le groupe a développé son activité dans des pays où le chômage constitue un enjeu national, comme en Italie (le chômage des jeunes atteint 38%) ou en France, où l'application est disponible depuis mi-décembre 2015. Leur cible ? Les non-cadres. « Nous voulons aider les populations qui n'ont pas de CV très complets, et pour qui la pratique habituelle CV-lettre de motivation est difficile à appréhender » explique David Rodriguez.

La candidature se fait simplement par le remplissage de trois champs (nom, prénom et email) ou via le profil Facebook de la personne. Côté employeur, le groupe mise sur la logique des réseaux sociaux. « Le profil de l'employeur se fait en quelques clics, et le format de l'annonce est de 140 caractères, comme un tweet. »

Si le candidat est sélectionné, il peut ensuite interagir avec le recruteur via un chat. Un facteur qui empêche alors toute discrimination à l'embauche. "C'est un moyen qui permet de minimiser cet aspect", reconnait le fondateur. Selon lui, le mobile n'est pas un outil pertinent pour les cadres, qui doivent davantage soigner leurs candidatures.

Les cadres aussi

Un argument que conteste Pierre Hervé fondateur de Kudoz, autre application 100% mobile, affichant 180 000 utilisateurs. Fonctionnant sur le même principe, elle s'adresse uniquement aux profils cadres dans quatre grands secteurs : fonctions commerciales, marketing communication, finance-conseil et technologies de l’information.

« Le candidat postule avec son profil Linkedin et peut ensuite envoyer l'équivalent d'une lettre de motivation mais en 140 signes, comme dans un tweet, qui permettra au recruteur d'avoir quelques informations supplémentaires » explique le fondateur de l'application. Pour lui, il ne fait aucun doute que le smartphone deviendra à terme l'outil inévitable du recrutement. « Le secteur RH a mis plus de temps à y arriver car les process sont plus complexes que pour acheter un livre ou lire une information sur mobile, mais la tendance est  lancée".

Et pas seulement chez les jeunes générations. Pour Thierry Roger, « l'usage du smartphone est davantage un phénomène de société qu'un phénomène de génération.» Même si, selon David Rodriguez de Corner Job, le taux d'engagement est plus fort chez les 25-39 ans. Chez Orange, on imagine même que le smartphone puisse servir après le recrutement. Selon Eric Barilland, « il pourrait à terme jouer un rôle pour une meilleure intégration des nouveaux salariés du Groupe. Et être une sorte de sas vers le réseau social interne Orange Plazza".

Barbara Leblanc