Le numérique n’est pas méchant, c’est juste la transition qui est difficile

L’alarmisme est toujours démenti par les faits et les nouvelles technologies n’ont pas, sur l’emploi, les conséquences dramatiques que certains leur prêtent. Jacques Barthélémy et Gilbert Cette proposent plutôt de réfléchir aux transitions.

Keynes a écrit, en 1930, que « cent ans plus tard, c’est-à-dire dans maintenant moins de quinze ans, la semaine de 15 heures de travail devrait suffire à produire les richesses alors nécessaires à l’homme. Et cela grâce aux évolutions technologiques, c’est-à-dire aux gains de productivité ».  Jacques Barthélémy et Gilbert Cette dans leur livre « Travailler au XXIème siècle » rappellent ainsi que même les plus brillants économistes peuvent produire quelques inexactitudes lorsqu’ils se lancent dans une prospective qui tient plus de la voyance que de la science.

Des politiques d’accompagnement complexes à construire

En même temps, c’est pour les deux auteurs le meilleur moyen de faire comprendre que la crainte des effets du numérique sur le travail est, aujourd’hui, peut être un peu disproportionnée : « ce n’est pas le moindre des paradoxes que de constater que cette anxiété concernant les destructions d’emplois du fait des TIC et du développement de l’économie numérique est très forte à une époque où les gains sont particulièrement faibles ». Et dans un premier temps les deux hommes, l’un est avocat en droit social, l’autre est économiste, expliquent que le problème n’est pas forcément là où on l’attend. Toutes les observations et recherches montrent que le problème essentiel n’est pas tant celui de la destruction d’emploi que celui de « la complexité des politiques d’accompagnement à construire, par exemple dans le domaine de la formation ». La question est celle de la transition, c’est-à-dire la capacité à donner de nouvelles qualifications aux actifs concernés afin qu’ils puissent être « reversés » dans les emplois en expansion. Ils reprennent là les thèses qu’Alfred Sauvy avait, en 1980, longuement et clairement développées dans un livre assez magistral mais peu étudié : « La machine et le chômage ».

L’uberisation, un phénomène marginal

Une peur se développe autour du numérique alors que tout dans les études montre pourtant que l’uberisation et le développement du travail non salarié sont des phénomènes relativement peu marquants dans les pays développés, et surtout que le travail non salarié se développe particulièrement sur des activités à forte valeur ajoutée et à main d’œuvre très qualifiée. Encore une fois une question d’adaptation. Et encore une fois, « l’hypermédiatisation de certains évènements marquant l’actualité (on songe bien sûr à Uber, immédiatement mentionné pour parler d’uberisation de la société) nuit à la sérénité de la recherche ».

Des normes rigides à l’opposé de la modularité des organisations

Jacques Barthélémy et Gilbert Cette sont des spécialistes du droit du travail et, s’ils se gardent bien de prédire ce que sera la société de demain, ils constatent que les modes d’organisation du travail et les normes qui en découlent sont « de moins en moins en harmonie avec le contexte actuel qui privilégie de plus en plus des organisations modulaires ». En d’autres termes, la rigidité des normes entraîne une « insécurité juridique croissante » qui « affecte le climat social et bride l’initiative entrepreneuriale ». « Cette inadéquation du droit positif au contexte dans lequel il prospère va en s’amplifiant du fait de l’impact du numérique sur la vie, tant professionnelle que personnelle ». Leur idée est que « mieux vaut un droit de l'activité professionnelle regroupant tous les travailleurs, du plus subordonné juridiquement au plus indépendant économiquement. Celui de la protection sociale unifiée pour le régime de base et généralisant portabilité et transférabilité pour les garanties collectives. »

Leur livre est issu d’un travail de réflexion et de rencontres effectué pour la Fondation Terra Nova et l’Institut de l’entreprise. Leur premier objectif est de montrer que l’alarmisme sur l’impact des nouvelles technologies a été, et est toujours, démenti par les faits. Leur second est que cet alarmisme empêche trop souvent de raisonner calmement sur les mécanismes de transition, essentiellement juridiques, à mettre en place pour passer d’un stade économique à un autre. Ils se gardent bien d’avancer des propositions définitives, ils ouvrent un champ apaisé pour la réflexion.

Jean Pierre Gonguet

Travailler au XXIème siècle. L’uberisation de l’économie ? Jacques Barthélémy et Gilbert Cette. Odile Jacob. 135 pages. 19,90 €