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Marché du travail

Il existe une précarité choisie

C’est encore minoritaire, mais, dans beaucoup de métiers intellectuels, la précarité n’est plus forcément subie mais voulue. C’est ce que montre le sociologue Patrick Cingolani.

Il existe une précarité choisie, une précarité qui se rencontre surtout dans les classes moyennes et dans les métiers intellectuels. C’est ce que le sociologue Patrick Cingolani, spécialiste du travail, a mis à jour dans ses travaux. Il l’a mis en évidence autour de ce que le sociologue américain Richard Florida a popularisé sous le nom de « classe créative », en étudiant particulièrement les graphistes, guides de musées, scénaristes ou encore pigistes, dont beaucoup revendiquent leur précarité « au nom de l’autonomie ».

Une première recherche universitaire menée en 2011 avait dans un premier temps permis d’estimer cette population tout à la fois minoritaire, mais non marginale des « travailleurs intellectuels précaires », et en même temps de mettre en évidence les différentes façons d’être cet intellectuel précaire. Elle avait ensuite, à travers une enquête qualitative, mis en lumière la diversité des situations professionnelles parmi les actifs exerçant une ou plusieurs activités intellectuelles sans emploi stable. La multiplicité inter et intra-individuelle des ressources économiques utilisées dans cette population semble un frein à la constitution d’un « commun », même si un tel processus relève sans doute davantage de mobilisations politiques que de conditions objectives et d’expériences personnelles.

Cette classe créative, qui représente environ 5,5 % de l’emploi en Ile de France, est pour partie un peu hors normes. Les particularités de ce nouveau rapport à l’emploi ? « Une mutualisation des lieux de travail (espaces de coworking) et des réseaux professionnels », répond Patrick Cingolani. Mais aussi « une disparition des frontières entre vie privée et vie professionnelle, et une nouvelle forme d’assujettissement au travail favorisée par les nouvelles technologies, qui mène parfois à l’épuisement ». Selon le sociologue, ils « aspirent à trouver dans le travail une place pour la créativité et l’expressivité (…) quitte à diminuer leurs exigences salariales, voire à travailler gratuitement, et à en payer le prix en termes d’incertitude et d’instabilité ». Il évoque même un « sous-salariat chronique », qui se développe en France, mais aussi aux Etats-Unis ou en Amérique latine, en réaction à « un mode de vie standardisé ».

Patrick Cingolani note au passage que les dispositifs de protection sociale se sont adaptés pour devenir des compléments de revenus salariaux. Loin d’apparaître comme un stigmate, « le mot « précaire » devient porteur d’alternative et de différence ». On peut désormais se revendiquer « précaire », « une revendication d’indépendance face au caractère délétère d’une forme de travail », affirme le sociologue. Le chercheur distingue alors « plusieurs précariats » : celui des « classes moyennes confrontées à la précarité » et celui des « classes populaires qui subissent des conditions de travail dégradées ». Il se creuse un nouveau fossé entre ces précaires issus de la classe moyenne « qui bénéficient de solidarités familiales » (appartements achetés, aides financières ou en nature) et les autres, « venus des classes populaires », qui sont « de plus en plus exposés à des conditions de pauvreté ».

Pour Patrick Cingolani, ces nouveaux précaires, mus par un « désir d’autonomie, (…) aspirent à trouver dans le travail une place pour la créativité et l’expressivité », a-t-il expliqué à l’Agence France Presse.

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Pour aller plus loin :

La géographie des métiers créatifs est très inégalitaire : https://www.emploiparlonsnet.pole-emploi.org/secteurs-entreprises/la-geographie-des-metiers-creatifs-est-tres-inegalitaire

De nouveaux métiers émergent dans l’audiovisuel : https://www.emploiparlonsnet.pole-emploi.org/innovation-societe/de-nouveaux-metiers-emergent-dans-laudiovisuel

Mis à jour le 27 juin 2022 • Publié le 27 juin 2022

Mis à jour le 31 mars 2022 • Publié le 31 mars 2022