Article

Société

La technologie ne tue pas le travail

Les nouvelles technologies ne remplacent pas complètement les travailleurs, elles les replacent. C’est la thèse de l’américain James Bessen qui montre que les technologiques accentuent les inégalités salariales mais ne créent pas le chômage massif.

James Bessen enseigne le droit à Boston et travaille depuis longtemps sur les liens entre l’innovation et l’emploi. Il n’est pas traduit en français, mais, fort heureusement, le Fonds Monétaire International (FMI) lui a demandé un article sur les liens entre travail et technologie, qui, lui, est traduit et condense son dernier livre paru au printemps (« Learning by Doing : The Real Connection between Innovation, Wages, and Wealth »). Pour lui les nouvelles « machines intelligentes » changent radicalement la nature du travail, mais personne ne se pose vraiment la question de savoir si elles remplacent l’humain, ou si simplement elles replacent son travail ailleurs dans la chaîne de production.  Les nouvelles technologies basées sur l’intelligence artificielle accomplissent les tâches des travailleurs des entrepôts, mais aussi de cols blancs et de cadres ou de professions libérales et elles peuvent supprimer complètement des emplois, mais aussi créer une demande pour de nouvelles compétences et de nouveaux métiers. Soit les nouvelles machines remplacent les travailleurs, soit elles ne font que les replacer dans des activités différentes exigeant de nouvelles qualifications. « Si le principal problème est le replacement, il faut surtout que les gouvernements dotent la main-d’œuvre de nouvelles spécialisations » car « tout ne va pas bien pour le monde du travail. Les salaires moyens stagnent et les employeurs disent éprouver des difficultés à embaucher du personnel doté des compétences techniques appropriées. En créant de nouvelles possibilités, la technique suscite aussi de nouvelles demandes et les organismes de formation sont lents à s’adapter. Bien que certains économistes nient la pénurie de travailleurs dotés des qualifications requises… la formation d’une main-d’œuvre ayant les connaissances nécessaires à l’usage des nouvelles technologies est un vrai défi. Jusqu’à ce que ces organismes et les marchés du travail se mettent à niveau, les avantages des technologies de l’information seront limités et peu partagés. »

James Bessen prend l’exemple de l’informatique et des banques. « Les premiers distributeurs automatiques de billets (DAB) ont été installés aux États-Unis et dans d’autres pays développés dans les années 70. Ils effectuent certaines des tâches les plus courantes, par exemple remettre des billets et recevoir des dépôts. À partir du milieu des années 90, ils se sont multipliés ; rien qu’aux États-Unis, il y en a plus de 400 000 aujourd’hui. Alors que l’on s’attendrait à ce que cela ait décimé les rangs des employés de banque, leur nombre n’a pas diminué. Deux facteurs se sont conjugués pour les préserver. D’abord, les DAB ont fait augmenter la demande d’employés en réduisant le coût d’exploitation des agences. Grâce à eux, l’effectif nécessaire pour gérer une agence dans une ville moyenne est passé de 20 à 13 de 1988 à 2004. Les banques ont réagi en ouvrant de nouvelles agences pour tenter d’augmenter leurs parts de marché. Leur nombre s’est accru de 43 % en milieu urbain. Chacune a besoin de moins d’employés, mais leur multiplication a empêché les suppressions d’emplois. Ensuite, si les DAB ont automatisé certaines tâches, le reste a été valorisé. Les banques s’efforçant d’augmenter leurs parts de marché, les employés sont devenus un élément important de la « relation bancaire ». Les besoins de nombreux clients, notamment ceux des PME, ne peuvent être traités par des machines. Les employés qui nouent un rapport personnel avec la clientèle peuvent la diriger vers des services et des produits financiers à marge élevée. Leurs qualifications ont évolué : la manipulation d’espèces a perdu de son importance au profit de l’interaction humaine. En bref, la réaction économique à l’automatisation du travail des employés de banque a été bien plus dynamique que ce que beaucoup auraient anticipé, et ce n’est pas nouveau ».

L’article de James Bessen se poursuit sur d’autres secteurs industriels où la mécanisation n’a jamais engendré le chômage technologique massif auquel tout le monde s’attendait, du tissage à la publication assistée par ordinateur (PAO). Son souci est que personne ne mesure vraiment les effets d’une révolution technologique. Il montre ainsi en prenant l’exemple de cinq secteurs industriels que c’est dans ceux qui se sont informatisés le plus tôt et le plus fortement que l’emploi a augmenté. Il décortique également comment la croissance de l’emploi dans le reste de l’économie entrainée par l’informatisation de ces secteurs a compensé les pertes nettes dans chaque secteur pris individuellement. « Ainsi, trente ans après l’avènement de l’ordinateur personnel, la technologie n’a pas, en général, évincé les travailleurs » écrit-il.

Toute la question est de savoir si les machines intelligentes d’aujourd’hui seront aussi « bénéfiques ».  Et là il doute. « Certes, les ordinateurs peuvent composer des portefeuilles d’actions, mais les conseillers financiers rassurent quand les marchés baissent. Les ordinateurs peuvent recommander l’achat de produits, mais les vendeurs comprennent les besoins des consommateurs et peuvent garantir que des incidents imprévus seront traités correctement. Les ordinateurs peuvent formuler des diagnostics médicaux exacts, mais ne sont pas auprès des patients pour les guider dans les choix difficiles. De plus, les informaticiens ne prévoient pas que les ordinateurs acquièrent rapidement ces capacités. Ainsi, bien que le chômage technologique puisse devenir un problème sérieux, ce n’est pas le cas actuellement et ce ne le sera probablement pas à brève échéance ».

Pour lui les gouvernements n’ont pas à réagir à la menace imprécise et incertaine d’un futur chômage technologique mais à mettre en place de nouvelles qualifications pour de nouvelles technologies. Manpower interroge chaque année 38 000 directeurs dans le monde entier et, explique-t-il, en 2014, 35 % d’entre eux ont fait état d’une difficulté à trouver les bonnes compétences. « Mais, comme les compétences dont on manque sont très souvent liées à la technologie et s’acquièrent sur le terrain, et non à l’école, il est possible que les employeurs soient confrontés à ces pénuries malgré le haut niveau d’éducation ».

James Bessen montre ensuite un deuxième phénomène qui est l’obsolescence de plus en plus rapide des compétences liées aux nouvelles technologies et, c’est l’une des thèses de son livre, montre comment au sein des mêmes professions l’écart salarial va grandissent entre les 10% les mieux payés parce ce qu’ils s’adaptent continuellement aux avancées technologiques et ceux qui ne font pas évoluer leurs compétences. Mieux :  comme ces compétences sont acquises par l’expérience et l’éducation, la hausse de salaires a aussi été supérieure dans les activités très informatisées pour les salariés expérimentés que pour les nouvelles recrues et pour les diplômés d’universités que pour ceux du secondaire. « Il ressort de ces données que les employeurs versent effectivement des salaires supérieurs, mais seulement au bénéfice des travailleurs qui ont acquis des compétences particulières dans les activités liées à l’informatique. Nombre d’entre eux se forment eux-mêmes et progressent grâce à l’expérience, alors que le salarié moyen ne parvient pas à acquérir la maîtrise nécessaire des nouvelles technologies ».

Sa conclusion est que si les nouvelles technologies de l’information posent bel et bien un problème, il ne s’agit pas, jusqu’à présent, d’un chômage technologique massif, mais de la stagnation des salaires des travailleurs « ordinaires » et d’une pénurie de qualifications qui gêne les employeurs. La technologie a accentué les inégalités, pas forcément entrainé un chômage massif.

 

Mis à jour le 27 juin 2022 • Publié le 27 juin 2022

Mis à jour le 31 mars 2022 • Publié le 31 mars 2022